{"id":753,"date":"2022-04-09T12:00:49","date_gmt":"2022-04-09T10:00:49","guid":{"rendered":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/?p=753"},"modified":"2022-10-24T10:14:13","modified_gmt":"2022-10-24T08:14:13","slug":"palestine-la-fuite-pour-sauver-sa-vie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/palestine-la-fuite-pour-sauver-sa-vie-2\/","title":{"rendered":"Palestine : la fuite pour sauver sa vie (2)"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-weight: 400\">A chaque checkpoint, la voiture s&#8217;arr\u00eatait et attendait pendant un temps plus ou moins long. Les sacs \u00e9taient jet\u00e9s par terre et fouill\u00e9s, puis les passagers devaient sortir de la voiture pour remplir \u00e0 nouveau les sacs et les charger dans la voiture ou sur le toit de celle-ci et attendre \u00e0 nouveau qu&#8217;on leur accorde la permission de passer. Oui, cette terrible sc\u00e8ne s&#8217;est r\u00e9p\u00e9t\u00e9e 64 fois jusqu&#8217;\u00e0 ce que nous atteignons le poste de contr\u00f4le d\u2019El Qantara o\u00f9 l&#8217;attente a \u00e9t\u00e9 la plus longue et o\u00f9 les inspections ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 les plus minutieuses.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">J&#8217;ai retrouv\u00e9 Yahia sur le ferry qui traversait le canal de Suez. Son visage \u00e9tait plein de vie et ses yeux brillaient d&#8217;espoir et d&#8217;enthousiasme. Il m&#8217;a souri et m&#8217;a dit joyeusement :\u00a0 \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">J&#8217;ai r\u00e9ussi, j&#8217;ai eu la chance de passer.\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00bb Ce n&#8217;\u00e9tait que le premier pas et il a pris une grande inspiration en remplissant sa poitrine de la brise fra\u00eeche de la nuit et a continu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Je peux voir mon r\u00eave d&#8217;une belle vie se r\u00e9aliser bient\u00f4t. Je vais aller en Europe.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">L&#8217;autre fille, Omayma, avait vingt ans et venait de la ville de Khan Youn\u00e8s, au sud de la bande de Gaza. Elle \u00e9tait en 3<\/span><span style=\"font-weight: 400\">e<\/span><span style=\"font-weight: 400\"> ann\u00e9e d&#8217;universit\u00e9 et \u00e9tudiait la m\u00e9decine dentaire. Elle \u00e9tait tr\u00e8s belle, avec de grands yeux noirs et tristes et un sourire touchant. Le voisin de sa famille \u00e9tait un commandant de haut rang dans une faction militaire du dirigeant de Gaza. Le fils du commandant \u00e9tait un rat\u00e9 ignorant qui est tomb\u00e9 amoureux d\u2019elle et a voulu l&#8217;\u00e9pouser malgr\u00e9 son refus. Pour forcer sa famille \u00e0 accepter le mariage, son p\u00e8re et ses deux fr\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s pour collaboration avec l&#8217;ennemi. Une telle accusation est une trahison grave et un d\u00e9shonneur pour toute la famille.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Elle a fait semblant d&#8217;accepter le mariage pour lib\u00e9rer son p\u00e8re et ses fr\u00e8res, mais elle a tr\u00e8s bien organis\u00e9 sa fuite et la voil\u00e0 qui tremble comme un oiseau effray\u00e9 devant le fusil du chasseur. Elle a pos\u00e9 sa t\u00eate sur mon \u00e9paule et n&#8217;a pas arr\u00eat\u00e9 de dire : \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Si quelque chose arrive \u00e0 ma famille, je ne me le pardonnerai jamais. Pourquoi \u00e7a doit \u00eatre ma vie ou la leur ? Ce n&#8217;est pas juste.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb Je l&#8217;ai r\u00e9veill\u00e9e quand nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel o\u00f9 je devais rester. Je lui ai dit au revoir et ne l&#8217;ai plus jamais revue.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Comme en \u00e9tat de transe, j&#8217;ai rempli les formalit\u00e9s de voyage et me suis envol\u00e9e pour Istanbul.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Il faut \u00eatre Palestinien et surtout Gazaoui pour pouvoir comprendre le sentiment d&#8217;attendre dans de longues files devant les comptoirs des passeports dans les a\u00e9roports. La crainte de se voir refuser l&#8217;entr\u00e9e dans le pays sans autre raison que d&#8217;\u00eatre Palestinien comme si c\u2019est un crime de l\u2019\u00eatre.\u00a0 L&#8217;agent turc a tamponn\u00e9 mon passeport, m&#8217;a souri et m&#8217;a dit : \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Bienvenue en Turquie.<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00bb Avais-je bien entendu ? \u00c9tait-ce vrai ? Oui, j&#8217;avais r\u00e9ussi. Une entaille de douleur a d\u00e9chir\u00e9 mon c\u0153ur et a creus\u00e9 un chemin profond dans mon esprit et mon \u00e2me. Elle a ouvert en grand une porte secr\u00e8te sur le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, pour commencer ensemble un voyage ext\u00e9rieur et int\u00e9rieur vers l&#8217;inconnu.<\/span><\/p>\n<h3>Mordre \u00e0 l\u2019hame\u00e7on des passeurs<\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Aksaray est situ\u00e9 dans le quartier de Fatih, sur la rive europ\u00e9enne de la ville turque d&#8217;Istanbul. C\u2019\u00e9tait l&#8217;un des quartiers les plus visit\u00e9s par tous les r\u00eaveurs d&#8217;immigration vers l\u2019Europe et je devais \u00eatre l&#8217;un de ces r\u00eaveurs.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">J&#8217;ai choisi un h\u00f4tel tr\u00e8s bon march\u00e9 \u00e0 quelques pas de la place Aksaray, o\u00f9 se trouvait la station de m\u00e9tro principale, pr\u00e8s de la rue arabe, du centre commercial Historia et de la mosqu\u00e9e Pertevniyal avec son architecture ottomane. Mais le plus important pour moi \u00e9tait qu&#8217;il s&#8217;agissait des bas-fonds d&#8217;Istanbul o\u00f9 les gangs s&#8217;occupaient de la contrebande de toutes sortes : drogues, armes, argent et \u00eatres humains. J&#8217;allais devenir un de ces \u00eatres humains.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Cela peut sembler dangereux, et oui, en effet, c&#8217;est tr\u00e8s dangereux, mais c&#8217;\u00e9tait tr\u00e8s facile au d\u00e9but. Il m\u2019a suffi de m&#8217;asseoir dans un caf\u00e9 et de commander une tasse de caf\u00e9 en arabe ou en anglais avec un accent arabe. Presque imm\u00e9diatement, partout o\u00f9 j&#8217;allais, j&#8217;\u00e9tais abord\u00e9e par des serveurs ou des clients souriants. Nous \u00e9changions des salutations, puis les trois m\u00eames questions \u00e9taient souvent pos\u00e9es : \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Dans quel pays europ\u00e9en voulez-vous aller\u00a0?<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb; \u00ab\u00a0<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">Voulez-vous voyager par la mer ou par la terre ?\u00a0<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00bb; \u00ab<\/span><i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0Voulez-vous conna\u00eetre nos propositions\u00a0?<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400\">\u00a0\u00bb. Ils ont tous essay\u00e9 de me faire croire que le voyage serait un jeu d&#8217;enfant. Et je suis tomb\u00e9e dans le panneau. J&#8217;ai n\u00e9goci\u00e9 et j&#8217;ai obtenu mon accord\u00a0: aller de la Turquie \u00e0 la Gr\u00e8ce par voie terrestre &#8211; deux mots qui ont bern\u00e9 les na\u00effs et j&#8217;\u00e9tais de ceux-l\u00e0 &#8211; puis de la Gr\u00e8ce \u00e0 la Belgique par avion.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ils m&#8217;ont demand\u00e9 8.000 euros, et pour s&#8217;assurer que je morde totalement \u00e0 l\u2019hame\u00e7on, ils m&#8217;ont demand\u00e9 de d\u00e9poser l&#8217;argent dans un des bureaux de change diss\u00e9min\u00e9s l\u00e0-bas avec un code secret que je ne devais pas donner au passeur pour qu\u2019il r\u00e9cup\u00e8re l&#8217;argent, avant que j&#8217;arrive \u00e0 destination.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Ils ne m&#8217;ont pas donn\u00e9 plus de d\u00e9tails, mais ils m&#8217;ont dit que le grand patron derri\u00e8re tout \u00e7a, un certain Al-Khal, \u00e9tait un homme bon qui m&#8217;expliquera tout en d\u00e9tail une heure avant que le groupe ne se mette en route.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Je me souviens encore tr\u00e8s bien du moment o\u00f9 mon c\u0153ur s\u2019est emball\u00e9 pour ne plus se calmer avant un mois plus tard.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">J&#8217;ai entendu Alaa, le jeune \u00e9gyptien que j&#8217;avais rencontr\u00e9 \u00e0 l&#8217;h\u00f4tel et qui s&#8217;est av\u00e9r\u00e9 \u00eatre un compagnon de route, me dire que je devais partir imm\u00e9diatement. J&#8217;avais un petit sac \u00e0 dos contenant une bouteille d&#8217;eau, quelques dattes, des serviettes en papier et une petite bouteille de parfum qui m&#8217;a accompagn\u00e9e dans les moments les plus sombres.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">J&#8217;ai vu quelques personnes qui nous attendaient dehors et nous avons tous march\u00e9 s\u00e9par\u00e9ment d&#8217;une rue \u00e0 l&#8217;autre, puis nous sommes entr\u00e9s dans un b\u00e2timent \u00e0 la fa\u00e7ade ordinaire, mais dont l&#8217;int\u00e9rieur racontait une histoire mis\u00e9rable\u00a0: des sacs et des v\u00eatements d\u00e9chir\u00e9s, des bo\u00eetes de conserves vides et des ordures jonchaient les escaliers qui nous menaient au quatri\u00e8me \u00e9tage. Nous sommes entr\u00e9s dans un appartement qui \u00e9tait un point de rassemblement &#8220;d&#8217;individus&#8221;, comme nous appelaient les passeurs. Une odeur d\u00e9sagr\u00e9able m&#8217;a frapp\u00e9, et des frissons ont parcouru mon corps de la t\u00eate aux pieds.<\/span><\/p>\n<h3><span style=\"font-weight: 400\">Son crime \u00e9tait d&#8217;\u00eatre chr\u00e9tien<\/span><\/h3>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">Un homme, sinistre, tr\u00e8s grand, avec un \u00e9norme ventre \u00e9tait assis sur un canap\u00e9 d\u00e9cr\u00e9pit au milieu du hall d&#8217;entr\u00e9e. Le sol \u00e9tait couvert de mouches qui se rassemblaient autour des restes de nourriture.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">C&#8217;\u00e9tait Al-Khal, le grand patron qui donnait les d\u00e9tails et les ordres. Il a cri\u00e9 \u00e0 tout le monde de venir. J&#8217;ai vu beaucoup de jeunes hommes et femmes sortir de nombreuses pi\u00e8ces pour se tenir devant lui en silence et \u00e9couter attentivement chaque mot. Il nous a dit de nous assurer que nous avions beaucoup de pain, d&#8217;eau, de cigarettes et de bo\u00eetes de conserve avec nous. Je me demandais pourquoi nous devions porter tout cela; ils m&#8217;avaient dit plus t\u00f4t qu&#8217;il n&#8217;y avait que quatre heures de marche, puis les voitures arriveraient pour nous prendre et nous emmener au fin fond de la Gr\u00e8ce. J&#8217;ai d\u00e9couvert plus tard que c&#8217;\u00e9tait un mensonge des plus hilarant.\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400\">\u00c0 ce moment-l\u00e0, j&#8217;ai rencontr\u00e9 Jalal, un Palestinien de 28 ans qui est n\u00e9 et a v\u00e9cu toute sa vie dans le camp de r\u00e9fugi\u00e9s de Yarmouk \u00e0 Damas, en Syrie. Son crime \u00e9tait d&#8217;\u00eatre chr\u00e9tien. En 2012, lorsque le groupe \u00c9tat islamique a pris le contr\u00f4le de la majeure partie du camp, son p\u00e8re et sa m\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s sous ses yeux. Survivant mais traumatis\u00e9, il fait partie des 2000 personnes qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9es le 6 avril 2012 du camp de Yarmouk pour se retrouver dans un camp de r\u00e9fugi\u00e9s en Jordanie. Jalal croyait en un voyage qui le m\u00e8nerait \u00e0 la justice et \u00e0 la paix pour consoler son \u00e2me tourment\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p>Voir aussi:\u00a0<a href=\"https:\/\/medialatitudes.be\/palestine-la-fuite-pour-sauver-sa-vie-1\/\">https:\/\/medialatitudes.be\/palestine-la-fuite-pour-sauver-sa-vie-1\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec ses compagnons d\u2019infortune, la journaliste Omeyma Masoud a d\u00fb faire face \u00e0 une multitude de contr\u00f4les. Voici la deuxi\u00e8me partie de son r\u00e9cit : de l\u2019Egypte \u00e0 la Turquie.<\/p>\n","protected":false},"author":32,"featured_media":754,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[126],"tags":[],"coauthors":[35],"class_list":["post-753","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-verhalen"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/753","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/users\/32"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=753"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/753\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":755,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/753\/revisions\/755"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/media\/754"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=753"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=753"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=753"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/medialatitudes.be\/nl\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=753"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}