La maison qui a ouvert sa porte à l’orage
Sa maison était un refuge. Elle est devenue une scène de perquisition. En 2017, cette journaliste est accusée de trafic d’êtres humains pour avoir hébergé un adolescent soudanais exilé. Cinq ans après son acquittement, elle revient sur cette nuit d’octobre et sur une question toujours ouverte : jusqu’où peut aller la solidarité ?
« Qui est là ? »
La réponse a claqué comme une détonation dans l’obscurité de l’aube : « Federale Politie. Police fédérale ! »
La nuit était encore suspendue aux lisières du ciel lorsqu’elle a ouvert la porte, et son corps a été repoussé contre le mur par une main brutale. Six hommes armés et revêtus de gilet pare-balles ont fait irruption à l’intérieur de sa petite maison pour ensuite s’éparpiller et envahir toutes les pièces.
Que pensaient-ils trouver ?
Les portes des chambres se sont ouvertes, les tiroirs ont été fouillés, les placards retournés, les papiers dispersés dans les pièces. Durant ce temps, on l’avait fouillée et reléguée dans le canapé du salon avec injonction de ne pas bouger.
« Que cherchez-vous ? », demanda-t-elle d’une petite voix.
« Vous le savez très bien ! »
Le temps s’est étiré, interminable. Dans sa tête, les questions ont résonné : quoi ? quand ? comment ? qui ?
Et parce que le silence l’angoissait, elle a demandé à la seule policière du groupe d’intervention si elle souhaitait une tasse de café. Un instant suspendu. La policière l’a regardée comme si elle observait une énigme vivante, puis a dit : « C’est une première dans ma carrière, une suspecte qui m’offre un café… »
Elles se sont assises sous les lumières bleues et rouges qui inondaient la façade. Deux voitures encerclaient la maison, leurs projecteurs balayant le toit comme à la recherche d’une ombre en fuite. À l’étage, la perquisition continuait : bruit de pas, grincement des tiroirs, chocs sourds.
À 8 heures précises, le 20 octobre 2017, ils sont repartis comme ils étaient venus : déterminés et sans pitié, laissant derrière eux une maison vidée de tout ce qui pourrait constituer une preuve. Ils ont emporté tout ce qui s’écrit, tout ce qui se conserve, tout ce qui témoigne : l’ordinateur fixe, le portable de la rédaction, le téléphone, les disques durs, les carnets… Tous ses outils de journaliste, confisqués. Ils lui seront rendus à la fin du procès.
Quelques jours plus tard, les médias résumeront ces heures dignes d’un polar en un seul titre : «Une journaliste suspectée de trafic d’êtres humains».
Cinq ans après la décision de relaxe, elle revient sur cette nuit de bascule qui la hante encore. Elle nous reçoit dans la même maison où la perquisition a eu lieu. Elle parle lentement, parfois elle s’interrompt pour trouver les mots justes.
Avant l’aube d’octobre
Elle n’était pas inconnue dans le paysage journalistique belge. Pourtant, lorsqu’elle évoque cette période, elle préfère commencer ailleurs.
Elle se présente avec gravité : « Je suis née le 10 mai 1956 à Anvers, dans une famille de la bourgeoisie francophone. Nous ne manquions de rien. Mais ma mère me répétait toujours que je ne serais jamais riche. »
Un sourire illumine son visage lorsqu’elle se remémore cette phrase qui l’a longtemps accompagnée : « Elle me disait : tu donnes plus que tu ne prends. Même la bouchée que tu as dans la bouche n’est jamais entièrement à toi. Elle ne se moquait pas de moi, elle connaissait ma nature. »
Pendant des années, elle a occupé des postes de rédactrice en chef au sein de magazines féminins à large diffusion. Elle a dirigé Femmes d’Aujourd’hui, puis Marie Claire Belgique.
« La fonction n’était pas ce qui comptait. Je souhaitais que la rédaction soit un espace de discussion. Je n’appréciais pas que les décisions soient imposées par des exigences publicitaires. Si un journaliste avait une idée ou un angle différent, il devait pouvoir le défendre. À mes yeux, le journalisme doit consister en un dialogue avec ses équipes. Si le dialogue disparaît, le travail perd son sens. »
« L’affaire relevait de ma vie privée. Je devais séparer les deux et protéger l’équipe de conséquences qui ne la concernaient pas. »
Elli Mastouro, journaliste indépendante et critique cinéma, a travaillé sous sa direction pour Marie Claire Belgique et se souvient de cette période : « Elle laissait une vraie place à la discussion. On pouvait défendre un angle, proposer un sujet, débattre. »
Elle souligne que cette ouverture ne relevait pas de la simple posture. La rédactrice en chef avait accepté, sans la moindre hésitation, de publier un article à dimension humaine consacré à l’association «Art sans frontières», dont Elli est membre.
Quelques mois après cette nuit-là, lorsque l’affaire est devenue publique, elle a décidé de commun accord avec la direction de quitter Marie Claire Belgique : « Je ne voulais pas que le magazine devienne un champ de confrontation supplémentaire. L’affaire relevait de ma vie privée. Je devais séparer les deux et protéger l’équipe de conséquences qui ne la concernaient pas. »
Cette décision, bien que professionnelle dans sa forme, n’a pas été sans conséquences personnelles.
Entre refuge et cauchemars
La maison n’était pas pour elle un simple lieu de vie, mais un espace où l’intime et le public se mêlaient : « La maison était organisée de manière très simple, explique-t-elle. Au premier étage, les chambres de la famille, notre vie quotidienne, mes filles, les bruits ordinaires d’une maison qui vit. Et, sous le toit, dans les combles, une pièce que j’avais aménagée pour accueillir ceux qui avaient besoin d’un endroit provisoire. Ce n’était pas une chambre confortable au sens hôtelier du terme, mais elle était propre, chaude, avec un vrai lit. Pour quelqu’un qui dormait dans un parc, cela faisait une énorme différence. »
Elle précise qu’elle a commencé à accueillir des réfugiés en 2015, bien avant la perquisition : « Ce n’était pas une décision particulièrement militante. Je voyais des jeunes dormir dans un parc sans aucune protection. Je rentrais dans ma maison chauffée, j’étais mal à l’aise. Je me suis dit : j’ai un espace vide. Pourquoi ne pas l’utiliser ? L’accueil était souvent temporaire, même si certains sont restés plusieurs mois. Une nuit, une semaine, un mois. Je ne dirigeais pas un réseau, je ne cherchais aucun bénéfice. J’ouvrais une porte. »
Mais après la perquisition, son rapport à la maison a changé : « La maison qui était un refuge est aussi devenue un lieu où tout rappelait cette nuit-là. Je me réveillais brusquement, en sursaut, avec dans la tête ces coups frappés avec violence à 5 heures du matin à la porte. Parfois je restais assise dans le noir, incapable de me rendormir. Juridiquement, le dossier était clos. Mais le corps ne lit pas les décisions de justice. »
« Je fais cela parce que cela me procure un sentiment de paix intérieure. Au fond, nous cherchons tous quelque chose de simple : un peu de tranquillité, un peu de bonheur et de solidarité à partager. »
Hamada, le jeune Syrien qu’elle a accueilli après la perquisition, décrit ce qu’il a observé : « Quand je suis arrivé, elle se réveillait la nuit. Parfois elle criait dans son sommeil. Parfois elle restait assise longtemps, en silence, sans parler. Elle expliquait peu ce qui s’était passé, mais il était clair que cette nuit d’octobre avait laissé des traces. »
« Oui, cette perquisition n’était pas seulement une procédure légale, c’était surtout une intrusion dans ma vie privée. C’est dans ce genre de situation que vous comprenez le sens réel du mot liberté. À tout moment, au nom d’une certaine justice politisée et d’une enquête bâclée, votre vie peut basculer. »
Au sein de la famille, la situation n’a pas été simple non plus, notamment avec sa mère qui ne soutenait pas son engagement : « Je n’ai jamais compris son manque d’intérêt pour ce que je faisais — ou peut-être que je n’ai pas voulu le comprendre. Je fais cela parce que cela me procure un sentiment de paix intérieure. Au fond, nous cherchons tous quelque chose de simple : un peu de tranquillité, un peu de bonheur et de solidarité à partager. Rien de plus. »
Et malgré tout, elle n’a jamais cessé d’accueillir des réfugiés : « Si la peur m’avait forcée à arrêter, j’aurais eu le sentiment que l’affaire m’avait changée plus qu’elle ne devrait. Je n’ai pas continué pour défier la justice. Cela faisait partie de ma vie avant, et cela en fait et en fera toujours partie. »
Tout a commencé par un appel
Elle prend une profonde inspiration avant de revenir au début de l’affaire.

« Tout a commencé par un appel téléphonique. Pas par une grande enquête, ni par une perquisition, mais par un simple appel. »
À Bruxelles, à cette époque, le parc Maximilien était devenu un point de rassemblement pour des dizaines de migrants en transit, dont plusieurs mineurs. Certains tentaient de rejoindre le Royaume-Uni, d’autres attendaient une décision concernant leur demande d’asile : « J’y allais parfois, explique-t-elle. Je n’étais pas une militante organisée, je n’appartenais à aucun réseau, même si je connaissais bien La Plateforme citoyenne d’hébergement où j’étais répertoriée comme hébergeuse. Je suis un électron libre. J’avais commencé à héberger en 2015, avant leur création. Après une descente de la police au parc, ce fameux jour où ils ont emporté leurs maigres possessions pour les déverser dans des bennes à ordures, j’ai rassemblé un groupe d’amis pour nous rendre sur place et leur apporter des vivres, des sacs de couchage et d’autres produits de première nécessité. Un jeune soudanais est arrivé vers moi, en tenant son bras droit. En voulant s’enfuir, il était tombé et sa main était cassée. J’ai compris qu’il n’avait nulle part où aller. Je lui ai dit qu’il pouvait m’accompagner chez moi et que je le ramènerais le lendemain au Parc. »
Elle marque une pause, puis poursuit : « Pour moi, c’était très simple : un lit, une douche, un repas chaud. Rien de plus. Moha avait 16 ans et il avait quitté le Soudan, seul, à 12 ans. Je n’ai pas pu le relâcher dans la nature. J’ai essayé de trouver une solution. Moha voulait absolument se rendre en Angleterre, où il avait une connaissance qui pouvait l’accueillir. J’ai appelé une amie journaliste et lui ai demandé si elle connaissait quelqu’un susceptible de l’aider. Son téléphone était sur écoute. Plus tard, on m’a dit que cet appel avait été versé dans un dossier d’enquête sur un réseau de trafic d’êtres humains et d’association criminelle internationale. Soudain, je faisais partie de ce réseau. »
« Mais ce qui m’a encore plus interloquée est le fait d’avoir été présentée comme la cheffe du réseau. Ma maison en était la plaque tournante. »
Lorsqu’elle prononce les mots « trafic d’êtres humains », son rythme change : « La première fois que j’ai entendu cette charge contre moi, j’ai eu le sentiment qu’elle ne me concernait pas. Le trafic d’êtres humains, c’est l’exploitation de la misère, l’argent, l’intention de nuire. Il n’y avait aucun profit, aucune volonté d’exploiter. Un jeune dormait blessé dans un parc, et j’ai simplement fait preuve d’un peu d’humanité. Mais ce qui m’a encore plus interloquée est le fait d’avoir été présentée comme la cheffe du réseau. Ma maison en était la plaque tournante. »
Elle s’adosse au canapé, soupire longuement, ferme les yeux et se tait un instant : « Pour l’accusation, les éléments s’imbriquaient autrement : un mineur hébergé, un appel téléphonique, une tentative de passage vers le Royaume-Uni. Ensemble, cela suffisait à constituer un trafic. J’ai compris plus tard que le droit ne regarde pas toujours l’intention comme nous la regardons. Pour eux, il y avait une facilitation du passage des frontières. Pour moi, il y avait une seule question : comment aider un mineur à compenser une période de sa vie qui ressemblait à l’enfer ? Je me pose encore la question. Si je n’avais pas passé cet appel, est-ce que je me serais retrouvée devant un juge ? »
Solidarité versus justice
Lorsque l’accusation a été officiellement actée, l’affaire n’est pas restée confinée à la salle d’instruction.
Très vite, une vague de soutien s’est manifestée dans les milieux médiatiques et associatifs belges. Des rassemblements ont été organisés, une initiative a vu le jour pour la soutenir, et une collecte a été lancée afin de couvrir les frais de défense.
Elle dit de cette période : « Ce soutien n’a pas effacé l’angoisse de risquer 10 ans de prison. Quand on est accusée dans une affaire pénale, on reste seule à bien des moments. Mais savoir que des journalistes, des amis, des citoyens disent qu’ils ne vous voient pas comme une criminelle, c’était très important. Cela atténuait le sentiment d’isolement. »
« En 2021, la cour d’appel a confirmé l’acquittement. L’affaire s’est close juridiquement. L’avocat général m’a présenté des excuses. Je les ai refusées. »
Elle ajoute, après avoir bu la dernière gorgée de son café : « J’ai été acquittée en première instance. J’ai cru que c’était terminé. Puis le parquet a fait appel. Avec lui, retour au temps de l’interminable attente. La partie la plus difficile. On continue à vivre, mais en suspension. Le dossier restait ouvert. En 2021, la cour d’appel a confirmé l’acquittement. L’affaire s’est close juridiquement. L’avocat général m’a présenté des excuses. Je les ai refusées. »
L’affaire est devenue un symbole : celui d’un “procès de la solidarité”. Elle ne lui appartenait plus. Elle a relancé le débat sur les limites de la solidarité face aux lois migratoires.
Après l’orage
Aujourd’hui, Anouk Van Gestel travaille comme consultante en communication à la Cité des métiers de Bruxelles. Le rythme de sa vie professionnelle est plus régulier.
Elle est mère de deux filles et grand-mère de trois enfants, deux garçons et une petite-fille prénommée Lou. Lorsqu’elle parle de Lou, la tension quitte sa voix.
« Nous nous racontons des histoires de portes qui s’ouvrent sur des mondes solidaires, merveilleux et, même si cela semble très naïf, j’ai envie d’y croire. »
Elle inspire profondément, expire lentement, avec un sourire apaisé, comme si elle avait atteint une forme d’équilibre : « Avec elle, je ne parle pas du procès. Nous nous racontons des histoires de portes qui s’ouvrent sur des mondes solidaires, merveilleux et, même si cela semble très naïf, j’ai envie d’y croire. Elle me ressemble : la bouchée qu’elle a dans la bouche n’est jamais entièrement pour elle. La transmission de valeurs chères à mon cœur est bien passée. »
Anouk Van Gestel ouvre toujours la porte de sa maison aux migrants et aux réfugiés — ni par défi, ni par provocation, mais parce que ce geste faisait partie de sa vie avant le procès et qu’il en fait toujours partie.
La porte s’est ouverte une fois sous la contrainte. Depuis, elle continue de s’ouvrir… autrement !




