La prise du Sud-Kivu par le M23 : un séisme aux répliques profondes pour le Burundi voisin
Massivement déployés à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) pour barrer l’avancée du M23 vers le Sud-Kivu frontalier avec le Burundi, des éléments de l’armée burundaise engagés aux côtés des Forces armées de la RDC (FARDC) ont été défaits. Un grand nombre d’entre eux ont regagné le Burundi dans des conditions difficiles. La chute du Sud-Kivu a provoqué un choc majeur dont les répercussions, à la fois sécuritaires, politiques, économiques et sociales, se font déjà durement sentir au Burundi.
Le mythe de l’invincibilité de l’armée burundaise s’est effondré. Un officier supérieur burundais témoigne :
« Nous avons quitté l’Est de la RDC quasiment en débandade. Pendant de nombreux jours, nous avons fui en empruntant la brousse pour éviter d’être repérés par les éléments du M23. Les drones nous suivaient constamment et, si nous avons pu rejoindre le Burundi, c’est en partie grâce à la mansuétude du M23. Des frères d’armes, au moins trois bataillons stationnés dans les hauts plateaux, n’ont pas réussi à se replier et sont restés sans ravitaillement. »
Selon des sources proches de l’état-major, trois autres bataillons auraient été contraints de les rejoindre sur ces positions isolées. Dans un pays où l’histoire officielle a longtemps entretenu l’idée que même les colonisateurs n’avaient pu imposer leur domination qu’après des combats acharnés et des accords négociés, la réalité de cette défaite est brutale. Les cérémonies funéraires répétées des militaires tués en RDC ont achevé de convaincre l’opinion publique que cette invincibilité relevait du mythe.
Des soldats rescapés confirment que le M23 dispose d’un armement moderne et de capacités technologiques avancées, capables de neutraliser une présence pourtant massive de troupes burundaises.
Une intervention militaire contestée
Au-delà de l’échec militaire, la participation de l’armée burundaise aux combats contre le M23 suscite de vives critiques. Maître Dieudonné Bashirahishize, avocat burundais en exil en Belgique, dénonce une intervention qu’il juge anticonstitutionnelle. Selon lui, l’envoi de troupes en RDC n’a respecté ni les procédures prévues par la Constitution burundaise ni les exigences de transparence et de contrôle démocratique. « Aucune autorisation conforme aux textes fondamentaux n’a été rendue publique », affirme-t-il.
L’avocat s’insurge également contre les alliances nouées sur le terrain, estimant inconcevable qu’une armée nationale combatte aux côtés des FDLR (NDLR : Forces démocratiques de libération du Rwanda) et de certaines milices Wazalendo, dont des éléments sont associés à des crimes de masse, notamment le génocide de 1994 au Rwanda. « En s’adossant à de tels groupes armés, le Burundi compromet l’image internationale et les fondements moraux de son armée », avertit-il, estimant que cette stratégie expose le pays à des risques diplomatiques, sécuritaires et judiciaires à long terme.
Le Rwanda désigné comme responsable
Dans le discours officiel, la responsabilité de la débâcle est largement imputée au Rwanda. Les déclarations hostiles se multiplient au sommet de l’État burundais, à commencer par celles du président Évariste Ndayishimiye, qui accuse Kigali de nourrir des « visées hégémoniques » sur la région.
Dans son message à la Nation de fin d’année 2025, le chef de l’État a appelé l’ensemble des Burundais à s’initier à l’art de la guerre pour faire face à ce qu’il présente comme une menace imminente.
Un psychologue burundais, s’exprimant sous couvert d’anonymat, interprète cette rhétorique comme une tentative de déplacement des responsabilités liées à la déroute militaire en RDC et à ses conséquences internes. Il convoque à ce propos le philosophe français Edgar Morin pour décrire les mécanismes à l’œuvre dans les sociétés en crise : « Nous sommes entrés dans des temps d’incertitude et de précarité, dus non seulement à la crise économique, mais à notre crise de civilisation et à la crise planétaire où l’humanité est menacée d’énormes périls. L’incertitude sécrète l’angoisse et alors l’esprit cherche la sécurité psychique, soit en se refermant sur son identité ethnique ou nationale, puisque le péril est censé venir de l’extérieur, soit sur une promesse de salut qu’apporte la foi religieuse… »
Dans le contexte burundais actuel, cette analyse résonne fortement. La désignation d’un ennemi extérieur, combinée à une situation économique et sociale dégradée, nourrit les peurs, exacerbe les tensions identitaires et fragilise davantage la cohésion nationale.
La crainte d’un embrasement ethnique et politique
Dans ce contexte de guerre régionale et de relations exécrables entre Bujumbura et Kigali, l’angoisse s’est installée au sein de la population burundaise, particulièrement à Bujumbura. « Si le M23 pénètre au Burundi, les violences risquent de suivre des lignes ethniques et politiques », redoute Julien Ngabo (nom d’emprunt), membre de la minorité tutsie.
Lorsque le pouvoir burundais accuse le Rwanda d’entraîner des exilés ayant fui le pays en 2015 — souvent assimilés à des Tutsis — certains craignent un scénario rappelant celui du Rwanda des années 1990. « Le péril pour les Tutsis burundais restés au pays est réel », estime Christian Ndikumana, un homme d’affaires tutsi, redoutant que la conservation du pouvoir se fasse au prix de nouvelles violences.
La peur traverse toutefois tous les camps. « Aucune communauté ne serait épargnée », estime Jean-Claude Harerimana, cadre hutu vivant à la périphérie de Bujumbura.
Économie asphyxiée et survie quotidienne
La priorité immédiate reste la survie dans une économie exsangue. La pénurie de carburant a immobilisé des dizaines de taxis pendant plus d’une semaine. « Si l’on n’y prend pas garde, la mort ne viendra qu’achever des moribonds déjà privés de tout », déplore un conducteur de taxi.
La fermeture de la frontière avec la RDC prive commerçants et transporteurs de leurs moyens de subsistance. « La prise du Sud-Kivu nous a presque enterrés vivants », confie un commerçant de Bujumbura dont la clientèle était majoritairement congolaise.
Alors qu’en 2025 les institutions financières prévoyaient une croissance comprise entre 2,7 % et 4,6 %, l’inflation dépasse aujourd’hui les 30 %. Pour Faustin Ndikumana, économiste et directeur de l’ONG Parole et Action pour le Changement des mentalités (Parcem), la fermeture simultanée des frontières avec la RDC et le Rwanda a asphyxié les échanges, aggravé la pénurie de devises et appauvri les ménages. « Sans intégration régionale et sans réouverture progressive des frontières, le Burundi s’expose à un appauvrissement durable et à une instabilité sociale accrue », avertit-il.
Réfugiés congolais : une pression humanitaire majeure
La chute de la ville d’Uvira a entraîné l’arrivée de nombreux réfugiés congolais au Burundi. Le plus grand site d’accueil se trouve sur la colline Busuma, dans la zone de Kayongozi, en province de Buhumuza, à environ 200 kilomètres de Bujumbura, où vivent près de 68.000 personnes dans des conditions extrêmement précaires : surpopulation, accès limité à l’eau potable, pénurie de vivres et infrastructures sanitaires insuffisantes.
Cette crise humanitaire survient alors que plus de 300.000 Burundais vivaient encore fin 2025 comme réfugiés en Tanzanie, au Rwanda et en Ouganda.
Ce paradoxe — pays d’accueil et pays d’exil — illustre la vulnérabilité structurelle du Burundi et l’ampleur des défis auxquels il est confronté sans un appui international renforcé.




