—  Récits  —

L’identité plurielle d’Alexa Madikama : grandir entre plusieurs cultures

- 30 septembre 2026
À 24 ans, Alexa Madikama, fille d’une mère rwandaise et d’un père congolais vivant aujourd’hui au Québec, connaît la réalité d’être de la deuxième génération d’immigrés. © A.M. (D.R.)

Entre l’héritage familial et la société québécoise dans laquelle elle a grandi, Alexa Madikama a longtemps appris à naviguer entre plusieurs cultures. Langue, religion, racisme et sentiment d’appartenance : à 24 ans, cette jeune femme d’origine rwandaise et congolaise raconte comment elle s’est construite sans avoir à choisir entre ses différentes identités.

« Je dois effacer mon accent québécois quand je parle à mes parents. » À 24 ans, Alexa Madikama, fille d’une mère rwandaise et d’un père congolais vivant aujourd’hui au Québec, connaît la réalité d’être de la deuxième génération d’immigrés.

Quand Alexa parle à ses parents, quelque chose saute aux oreilles : le slang montréalais ou les expressions québécoises s’effacent complètement de son vocabulaire. C’est maintenant naturel pour elle de changer d’accent, mais à l’adolescence, quelques secondes étaient nécessaires pour basculer d’une façon de parler à l’autre.

« Avec eux, je dois me forcer à parler un meilleur français. Pour eux, le “bon” français, c’est un français de France, standard. Mais selon moi, y’a pas d’accent meilleur que l’autre. Le français québécois est aussi prestigieux que celui du vieux continent… En fait, y’a pas vraiment de prestige dans les langues. »

Décalage entre famille et société

Pour une éducatrice spécialisée qui travaille avec des jeunes provenant de la deuxième génération d’immigrés dans une école secondaire au Québec, cette situation peut créer une forme de décalage entre la famille et la société.

« Souvent, les parents qui ont vécu l’immigration ont pour seule liaison leur langue d’origine avec leur pays d’origine. Il peut aussi arriver que, dans certains pays qui ont subi la colonisation, le français “de France” soit extrêmement valorisé et les autres accents français soient rabaissés. » C’est sûrement le cas ici, dans la famille d’Alexa. […] « Ça peut être difficile pour les enfants, car ils rencontrent un grand décalage entre la langue parlée en société, donc à l’école, avec les amis, et la langue attendue dans la maison familiale. C’est déjà une marque de dualité identitaire. Les jeunes se retrouvent à avoir une cassure dans leur identité, ils doivent la séparer pour en montrer une en public et une en famille. »

Le décalage ne concerne pas uniquement la langue. Alexa le ressent lorsqu’elle compare sa vie à celle de ses cousins qui vivent dans les pays d’origine de ses parents.

« Présentement, j’ai 24 ans, je suis encore jeune, mais mes cousins qui ont le même âge que moi sont mariés, avec des enfants, ils ont leur maison, mais moi, je vais dans un bar et je chill avec mes amis. Ma sœur aussi avait ce ressenti quand elle avait mon âge. Parfois, je me demande comment elle faisait… Je pense qu’elle faisait juste couler l’eau sous le pont. »

« J’ai vu le côté laïc [des Québécois] et le côté chrétien congolais, et j’ai pu explorer, choisir de m’identifier, d’être nuancée. »

Ses parents comprennent la différence de vie entre les deux continents, mais la pression reste tout de même présente, inconsciemment.

La religion constitue un autre espace où ces différences se manifestent. Son père donne à la religion une place importante dans sa vie, reflet du mode de vie congolais, tandis que la société québécoise se présente comme laïque.

« J’ai vu le côté laïc [des Québécois] et le côté chrétien congolais, et j’ai pu explorer, choisir de m’identifier, d’être nuancée », affirme Alexa.

Pour l’éducatrice, cette multiplicité peut également devenir une richesse. Ayant elle-même une mère immigrante, elle dit avoir connu des difficultés à intégrer cette culture dans sa vie au Québec. Elle estime néanmoins que le fait d’avoir plusieurs racines peut contribuer à construire une identité plus nuancée.

Se sentir différente sans se sentir exclue

Cette identité multiple n’a pas empêché Alexa de se sentir accueillie dans la société québécoise. Elle estime notamment avoir eu la chance de grandir dans un environnement où les autres étaient intéressés par ses origines.

« Mais c’est vrai que parfois, on avait des traitements légèrement différents. Par exemple, en secondaire, lors de la semaine de la culture, la direction de l’école envoyait des courriels uniquement aux personnes qui n’avaient pas de nom de famille québécois. Je me souviens qu’une autre fois, un garçon métis qui avait des dreadlocks, mon école secondaire voulait qu’il les enlève, car ça faisait “sale”. Je n’étais pas là lors de la scène ; c’est une de mes amies qui m’avait raconté ça. Mais je me souviens que ça m’avait fait un coup ; j’y repense quand même souvent… « , raconte Alexa, encore chamboulée.

Selon son récit, le garçon aurait finalement gardé ses « locks » et ses parents seraient intervenus auprès de la direction. Des élèves se seraient également mobilisés pour le soutenir.

L’éducatrice spécialisée dénonce ces comportements comme du racisme, mais félicite les élèves pour s’être alliés dans ce combat. « Parfois, la haine et l’oppression divisent encore plus les jeunes. […] Le racisme s’internalise chez les jeunes et ils gardent les incidents comme celui-ci ancrés en eux pendant longtemps. »

« Je pense que tu te sens moins extérieure à la communauté quand les gens te ressemblent et qu’il y a plus de diversité. »

Malgré ça, Alexa affirme qu’elle s’est quand même sentie accueillie par la société québécoise, et pense que c’est en partie parce que son père avait fait des recherches pour voir où ça allait être le mieux pour elle et sa sœur.

« C’est vrai qu’il y a une grande diversité à Montréal, quelque chose qu’il y a moins dans ma ville. Quand j’étais jeune, on était la seule famille noire dans mon quartier et on était juste quatre Noirs dans mon école secondaire, dont ma sœur et moi. Mais maintenant, j’ai l’impression que ça change, y en a plus. Je pense que tu te sens moins extérieure à la communauté quand les gens te ressemblent et qu’il y a plus de diversité. Je ne dis pas que je me sentais exclue de la communauté de ma ville, mais je dis juste que ça sera sûrement plus facile pour les prochaines générations, puisqu’elles auront déjà des modèles et des voisins auxquels elles peuvent s’identifier. En plus, j’ai toujours pu compter sur ma sœur, je n’étais pas seule. »

La travailleuse sociale trouve que l’appartenance à une communauté est importante pour tout être humain. C’est malheureusement compliqué pour plusieurs jeunes dans des quartiers qui ne favorisent pas la diversité ou qui la rejettent.

Ne pas avoir à choisir

Pour Alexa, avoir grandi entre plusieurs cultures ne constitue finalement pas une contradiction à résoudre, mais plutôt une force.

Elle ne ressent pas la nécessité de choisir entre les différentes identités auxquelles elle est confrontée. Son expérience lui permet au contraire de sélectionner ce qui lui correspond dans chacune d’entre elles.

« C’est vraiment une force d’avoir grandi au travers de différentes cultures. C’est plus facile de s’identifier et de se construire quand on a le choix entre deux visions de la vie. Je n’ai pas à me forcer à voir les choses “à la québécoise”, “à la rwandaise” ou “à la congolaise” ; je peux choisir entre les trois ou faire un mélange entre ces options. »

Note : cet article a été rédigé par un étudiante en BA1 Information et Communication de l’ULB, sous la coordination d’Alexandre Niyungeko.