Marché central de Bujumbura : zones d’ombre autour d’un chantier à des centaines de milliards
Treize ans après l'incendie qui a réduit en cendres le marché central de Bujumbura, la question de sa reconstruction reste posée. Après des annonces officielles qui se sont succédé au fil des années sans suite, le gouvernement a récemment confié ce marché à une société privée burundaise, Ubaka Nation Group, en 2024. Cependant, le flou qui entoure un projet aussi important qu'attendu interroge. Absence de concurrence dans l'attribution du marché, incapacité financière de l'entreprise concernée, impréparation technique notoire : autant d'irrégularités à relever… Retour sur les controverses qui caractérisent une affaire qui continue de susciter des débats au Burundi.
Construit entre 1994 et 1996, le marché central de Bujumbura constituait un véritable poumon économique du pays. Plus qu’un simple marché, il représentait une source unique d’approvisionnement pour tout le pays et abritait plus de 7.000 échoppes lorsqu’il est parti en fumée. Le matin du 27 janvier 2013, un violent incendie a ravagé cet édifice dont la construction avait coûté 1,5 milliard de francs burundais (soit 435.160 euros et l’équivalent de plus de 500 milliards de francs burundais en 2025) avec un apport à l’économie nationale avoisinant 20 % du PIB à l’époque.
Cette catastrophe plongea des milliers de personnes dans une détresse sans nom. Parler du marché central de Bujumbura, c’est aussi parler de la vie de milliers de Burundais qui ont vu leur existence basculer en un claquement de doigts. C’est clairement évoquer l’une des catastrophes inoubliables qui ont frappé le pays.
« J’étais propriétaire d’une boutique où je vendais des habits pour enfants (…). Je gagnais vraiment bien ma vie. »
Mariam Kado, une résidente de la ville de Bujumbura, ne s’est pas encore remise du choc après de longues années. « J’étais propriétaire d’une boutique où je vendais des habits pour enfants et ce business m’avait permis d’acheter une parcelle. Je gagnais vraiment bien ma vie », raconte-t-elle.
Avec sa fille de 14 ans, Mariam vit dans l’une des chambres d’une maison de son frère louée aux étudiants. Elle a fini par vendre sa parcelle pour payer une dette qu’elle avait contractée auprès de la Coopérative d’Épargne et de Crédit (COOPEC) et ouvrir une petite boutique de quartier, mais la crise de 2015 l’a encore mise à terre. « J’ai un petit frère qui vit en Australie depuis longtemps et je l’aide à gérer ses petites affaires ici pour une petite récompense », explique-t-elle. Elle dit que deux de ses anciennes amies avec qui elle travaillait au marché détruit se débrouillent dans le commerce ambulant mais, que c’est une vie de galère. Ici, Mariam représente un grand nombre d’anciens commerçants qui n’ont jamais pu reconstruire leur business.
Alors que cet incendie serait d’origine criminelle d’après certaines sources comme Bob Rugurika, directeur de la Radio RPA et un des journalistes burundais les plus informés, la société civile a continué d’appeler à une enquête indépendante. En vain. Ni enquête, ni reconstruction, l’enquête autour de cette affaire sera presqu’oubliée tandis que le projet de sa reconstruction continuera à susciter des interrogations chaque année.
Dans un article publié le 05 mai 2013, le journal Iwacu a pointé du doigt la non publication du rapport des experts français de la police scientifique dont les services avaient pourtant été sollicités par le gouvernement burundais.
Un projet aux multiples rebondissements
Depuis 2014, les gouvernements successifs ont multiplié les annonces et les déclarations d’intention. Plans de relance, études techniques, partenariats annoncés… L’espoir a régulièrement refait surface. Chaque année, le sujet défraie la chronique et fait la « Une » des médias locaux. Ces derniers temps, la question revient, mais cette fois-ci, l’attention publique se déplace sur la reconstruction.
Le projet de reconstruction de l’ancien marché en un grand centre commercial n’a cessé de faire parler de lui depuis 2014. En 2015, le marché a été attribué à la société chinoise Sino African Trading and Investment Initiative Co. Limited, puis à une autre société chinoise Jiangxi Jianglian International Engineering en 2018, et enfin à l’Association des Banques et Établissements Financiers du Burundi (ABEF) en 2021, mais ces projets n’ont jamais abouti. Les véritables causes de ces échecs, elles, resteront à jamais sous clé, dans l’antichambre du secret.
Une attribution controversée
En marge d’une rencontre organisée entre le président burundais et les membres de la diaspora burundaise en juillet 2024, Fablice Manirakiza, propriétaire d’une jeune entreprise de construction à Bujumbura, Ubaka Nation Group, a demandé au président de la République de lui attribuer la mission de reconstruction du marché central de Bujumbura.
« Je sais que les membres de la diaspora burundaise sont capables de trouver les moyens nécessaires pour ce travail. »
Les promesses étaient alléchantes. Selon ce jeune entrepreneur, le projet consistait à organiser une collecte de fonds auprès des citoyens burundais pour lancer ce grand chantier en trois mois au maximum. « Je sais que les membres de la diaspora burundaise sont capables de trouver les moyens nécessaires pour ce travail », a-t-il lancé aux participants et au président de la République, qui n’a pas hésité à approuver la proposition. Pour enfoncer le clou, Manirakiza affirmait que ses études montraient que ceux qui auraient contribué pourraient récupérer leur argent au bout de trois ans et générer des bénéfices pendant plusieurs années. Pour certains, l’offre semblait irréfutable.
Au niveau de l’administration, l’affaire a avancé très vite. Le Conseil des ministres suivant a approuvé la décision d’accorder le marché à la jeune entreprise Ubaka Nation Group, dirigée par Fablice, avant que ce dernier ne se lance dans une campagne de collecte de fonds à travers le fonds d’investissement One Africa Investment Fund. Pas de contrat d’exécution. Au début du lancement des activités, l’entreprise Ubaka Nation Group était liée au gouvernement par une simple convention. Dans ses explications, Fablice Manirakiza dit que le but était de permettre à l’entreprise bénéficiaire de prouver ses capacités à lancer les activités.
Des irrégularités dénoncées dès le départ
La société civile dénonce un marché caractérisé par de nombreuses irrégularités. Selon Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de la lutte contre la corruption et les malversations économiques (OLUCOME), la société à qui on a attribué le marché n’a pas la capacité technique et financière de l’exécuter. « Ubaka Nation Group ne dispose d’aucun capital. Comment pouvait-elle obtenir un marché alors qu’elle n’a pas de moyens et qu’elle doit utiliser l’argent des citoyens ? », interroge Rufyiri en marge de sa conférence de presse à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre la corruption.
Il dénonce « un système gangréné par la corruption » où les dirigeants sont impliqués dans les activités commerciales. Dans les colonnes du journal Iwacu, Faustin Ndikumana, directeur national de l’ONG locale Parole et action pour le réveil des consciences et l’évolution des mentalités (Parcem), estime que plusieurs zones d’ombre persistent dans ce marché. Ndikumana pointe du doigt notamment le manque d’expérience de la société Ubaka Nation et ne s’empêche pas de soulever la question liée à l’incapacité financière et technique de cette société.
Le code des marchés publics est pourtant clair sur la procédure à suivre. Outre le fait que ce texte impose la mise en concurrence via l’organisation d’une compétition en toute clarté en ses articles 151, 152 et 154, le code des marchés publics exige la vérification des capacités techniques et financières des soumissionnaires.
« Les Autorités contractantes invitent les candidats et soumissionnaires à justifier de leurs capacités techniques, des marchés analogues qu’ils ont déjà exécutés, des moyens matériels et humains et d’une organisation appropriée eu égard aux caractéristiques du marché ou de la délégation de service public, telles que définies par le règlement particulier de l’appel d’offres (RPAO), et éventuellement de leur inscription à un registre professionnel dans les conditions prévues par la législation du pays où ils sont établis », peut-on lire au premier paragraphe de l’article cité.
Paradoxe, lors d’une rencontre avec la presse animée le 1er décembre 2025, le président Evariste Ndayishimiye a souligné qu’Ubaka Nation Group ne disposait pas de ressources financières suffisantes pour mener à bien le projet, puisqu’elle comptait s’appuyer sur les fonds des citoyens. « Vous avez vu que la société a lancé une collecte de fonds pour investir. Cela signifie qu’elle construit avec l’argent des tiers », a-t-il expliqué.
L’entrepreneur se défend
Interrogé sur les critiques auxquelles fait face son projet, Fablice Manirakiza, patron d’Ubaka Nation Group et de One Africa Investment Fund, affirme que tout est en ordre. Il assure que toute personne ayant participé à la collecte savait très bien comment son argent allait être utilisé.
Questionné sur la création de la société mixte nouvellement créée dénommée Ubaka Landmarks, il a expliqué que c’est pour question de conformité administrative. « C’est parce que le gouvernement ne peut pas participer à un fonds de financement comme un simple contributeur. C’est dans le cadre du partenariat public-privé que nous avons convenu de créer une société mixte qui verra la participation des personnes ayant participé à la collecte via One Africa Fund », a-t-il expliqué.
« Il ne s’agit que d’un transfert de capital. Les actionnaires qui ont déposé leurs fonds dans le fonds deviendront les actionnaires de la nouvelle société. »
En tant que société mixte, Ubaka Landmarks aura notamment le rôle de gestion des fonds et de l’exploitation du marché. Selon lui, les fonds des actionnaires sont toujours là. « Il ne s’agit que d’un transfert de capital. Les actionnaires qui ont déposé leurs fonds dans le fonds deviendront les actionnaires de la nouvelle société », précise-t-il.
Cependant, il reste évasif concernant l’état des lieux de son projet de collecte de fonds. Manirakiza dit que la société Ubaka Landmarks aura 27 ans pour exploiter le marché. Rappelons que Manirakiza affirmait dès le départ que les donateurs pourraient récupérer leurs capitaux après seulement trois ans, tandis que l’entrée de l’État n’était pas prévue dans le plan exposé initialement.
Des chances d’aboutir limitées
Aujourd’hui, pour la population, les espoirs de réussite de ce chantier sont limités. Selon Gilbert Nkurunziza, journaliste burundais en poste à Bujumbura, le chantier semble suspendu depuis plusieurs mois. Selon lui, il est difficile de savoir si le projet aboutira. « Je n’espère pas grand-chose personnellement, comme beaucoup de personnes d’ailleurs », confie-t-il avant d’ajouter que l’annonce du gouvernement de reprendre la main a suscité un peu d’espoir. Selon lui, « le manque de transparence suscite des inquiétudes dans l’opinion quand on échange avec diverses personnes sur ce sujet. » Récemment, le ministre des Finances a annoncé l’intention du gouvernement de reprendre la main en participant au financement de la reconstruction du chantier à hauteur de 65 % des actions.
Les incohérences financières confirment l’hypothèse d’absence de préparatifs. Le patron d’Ubaka Nation Group affirme que la première des sept étapes de construction coûtera 90 milliards de francs burundais (environ 26.110.000 euros). Or, la première tranche de financement sera constituée de 30 milliards seulement (8.703.220 euros), dont 10 milliards (2.901.000 euros) de la part de sa société et 20 milliards (5.802.000 euros) de la part de l’État.
« C’est difficile de donner des précisions car cette infrastructure sera construite en sept étapes, mais les travaux prévus pour les premières étapes couteront 90 milliards », a répondu Manirakiza sur le coût du chantier. Au début, il affirmait que ses études lui avaient montré que 50 milliards (14.505.000 euros) suffiraient pour ériger un complexe commercial moderne dans le centre-ville. Cela, alors que les experts donnent des estimations allant jusqu’à 500 milliards de francs burundais (145.053.000 euros).
Quant au gouvernement, il est difficile de croire en ses capacités de financer ces travaux vu ses nombreuses défaillances dans le secteur de l’investissement. En ce qui concerne la reconstruction du marché central, les conditions ne semblent pas favorables au bon déroulement des activités. Aux mauvais préparatifs, s’ajoute une crise économique majeure que traverse le pays.
Il serait exagéré de parler d’un flop annoncé, mais le projet montre déjà des signes d’impréparation notables. À part le manque de transparence, les informations restent incohérentes et certaines précisions manquent. Notamment, le calendrier d’exécution du projet et le coût réel des travaux. Ce qui constitue des manquements majeurs pour un projet déjà en cours.
Ce qui est sûr, c’est que les gros projets publics mal ficelés constituent une opportunité pour les prédateurs financiers.




