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Ouganda : quand la baisse de l’aide internationale alimente faim et insécurité des réfugiés

- 25 mars 2026
Avec près de deux millions de réfugiés, l’Ouganda est aujourd’hui le pays qui en accueille le plus grand nombre en Afrique. Ils vivent dans treize camps, dont celui de Kyaka, répartis dans onze districts. ©Infinix Hot Play.

Dans plusieurs camps de réfugiés en Ouganda, les conséquences de la réduction de l’aide internationale se font déjà sentir : moins de nourriture, des difficultés pour payer l’école des enfants et un accès aux soins de plus en plus limité.

Avec près de deux millions de réfugiés, l’Ouganda est aujourd’hui le pays qui en accueille le plus grand nombre en Afrique, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). La majorité d’entre eux ont fui les conflits des pays voisins, notamment le Soudan du Sud et la République démocratique du Congo, et vivent dans treize camps répartis dans onze districts.

Mais depuis janvier 2025, la suspension de certains financements de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), combinée à une baisse plus générale de l’aide internationale, fragilise profondément ce système d’assistance. Réduction des rations alimentaires, difficultés d’accès à l’éducation et aux soins, montée des vols et des tensions sociales.

Des rations réduites

Depuis avril 2025, de nouvelles dispositions ont été mises en œuvre dans plusieurs camps de réfugiés en Ouganda. Certaines familles ne reçoivent plus que 30 % de leur assistance habituelle, d’autres environ 60 %, tandis que les ménages jugés moins vulnérables ont vu leur aide totalement suspendue.

Cette assistance n’était pas distribuée sous forme de denrées alimentaires mais versée en espèces ou via mobile money en shillings ougandais, afin de permettre aux bénéficiaires d’acheter eux-mêmes les produits de première nécessité sur les marchés locaux.

« Ma famille dépendait entièrement de cette assistance. Avec cinq enfants et une femme enceinte, je ne sais plus comment subvenir à leurs besoins. »

Selon la catégorie de vulnérabilité, chaque membre du foyer recevait auparavant entre 10.000 (1,30 euros) et 16.000 shillings ougandais (4,56 euros) par mois. Une somme modeste, mais qui constituait souvent la principale source de subsistance pour de nombreuses familles.

Avec la réduction ou la suppression de cette aide, l’équilibre déjà fragile sur lequel reposait la survie de nombreux ménages s’est brutalement effondré.

L’inquiétude des familles

Les familles exclues du programme d’assistance expriment aujourd’hui une profonde inquiétude face à la dégradation rapide de leurs conditions de vie.

Mbarushimana Eliya, père de cinq enfants âgé de 40 ans, vit dans le camp de Kyaka depuis plus de dix ans. Depuis la suppression de son aide, il se dit totalement désemparé : « Ma famille dépendait entièrement de cette assistance. Avec cinq enfants et une femme enceinte, je ne sais plus comment subvenir à leurs besoins. Il n’y a presque pas de travail ici et il nous arrive de passer la journée sans manger. »

« Avant, nous mangions trois fois par jour. Aujourd’hui, je ne peux donner qu’un seul repas à mes enfants. »

Josline Neema, une mère célibataire de 35 ans qui élève seule ses six enfants, partage la même inquiétude : « Je vis seule avec mes enfants et je ne sais plus comment les nourrir. Je cherche de petits travaux pour gagner un peu d’argent, mais je n’en trouve presque jamais. Je m’inquiète beaucoup pour leur avenir. »

Même les familles qui continuent de recevoir une aide partielle peinent à faire face à la hausse du coût de la vie dans le camp. Miriam explique avoir dû réduire les repas : « Avant, nous mangions trois fois par jour. Aujourd’hui, je ne peux donner qu’un seul repas à mes enfants. C’est très difficile de les voir grandir dans ces conditions. »

Des travailleurs communautaires confirment que la réduction des transferts monétaires pousse de nombreuses familles à adopter des stratégies de survie : diminution du nombre de repas, emprunts auprès des voisins, petits travaux précaires ou vente d’objets personnels.

Insécurité en hausse

La diminution de l’aide n’a pas seulement aggravé la faim dans les camps. Elle entraîne aussi des conséquences sociales visibles.

Dans plusieurs secteurs, les autorités locales signalent une augmentation des vols, parfois pour des biens de première nécessité. Sacs de farine, ustensiles de cuisine, vêtements ou petites réserves de nourriture figurent désormais parmi les objets les plus convoités.

« Les gens ne volent pas par choix, mais parce qu’ils ont faim. »

Dans un bloc du camp, une famille a ainsi découvert la disparition de la marmite contenant le repas du soir qu’elle venait de préparer. Après des recherches dans le voisinage, la marmite a finalement été retrouvée cachée sous le lit d’un autre résident.

« Les responsables nous disent simplement d’être vigilants et de surveiller nos biens », explique un habitant.

Véronique Simweray raconte que ses deux poules ont récemment été volées : « Quand je suis allée voir le chef du bloc, il m’a dit que c’était devenu le rythme de la vie ici et qu’il fallait être très vigilant avec nos biens. »

Selon certains responsables du camp, ces comportements sont souvent liés à la détresse croissante. « Les gens ne volent pas par choix, mais parce qu’ils ont faim », reconnaît un chef de bloc ayant requis l’anonymat.

Ces tensions fragilisent progressivement les mécanismes de solidarité qui s’étaient construits au fil des années dans les camps, notamment le partage de nourriture ou l’entraide entre voisins.

L’éducation des enfants en danger

La réduction du financement humanitaire affecte aussi l’éducation des enfants réfugiés.

Pendant plusieurs années, l’organisation Finn Church Aid (FCA) prenait en charge une partie des frais scolaires et des fournitures pour les élèves des écoles du camp de Kyaka avec le financement international. Mais faute de moyens financiers, l’organisation a récemment fermé ses bureaux.

Les parents doivent désormais assumer eux-mêmes ces dépenses, alors même que leurs ressources diminuent. Conséquence, les frais scolaires ont donc été augmentés : de la 1re à la 3e année primaire, ils sont passés de 5.000 (1,15 euros) à 15.000 shillings (3,45 euros) par trimestre; de la 4e à la 5e année primaire, de 10.000 (2,30 euros) à 18.000 (3,56 euros); pour la 6e année primaire, c’est désormais 20.000 shillings (4,60 euros) par trimestre et pour la 7e année primaire, 30.000 shillings (6,90 euros).

« Sans financement, il nous est impossible de maintenir le fonctionnement normal de l’école. »

Pour de nombreuses familles, ces montants représentent une charge supplémentaire difficile à assumer.

Le directeur d’une école explique que l’établissement fonctionne aujourd’hui avec seulement 19 enseignants sur les 58 prévus : « Sans financement, il nous est impossible de maintenir le fonctionnement normal de l’école. L’augmentation des frais devrait nous permettre de réengager certains enseignants. »

Mais plusieurs parents craignent déjà de devoir retirer leurs enfants de l’école faute de moyens.

Des soins de santé plus difficiles d’accès

Le secteur de la santé n’échappe pas non plus aux conséquences de la réduction de l’aide internationale.

Selon plusieurs résidents, certaines maladies nécessitant un transfert vers des structures de santé plus spécialisées ne sont plus systématiquement prises en charge comme auparavant. Les familles doivent assumer elles-mêmes les frais de transport, d’examens ou de traitements.

Pour de nombreux réfugiés, cette situation renforce l’inquiétude face à l’avenir.

Des réfugiés sensibilisés mais surpris

Face à ces inquiétudes, certains travailleurs humanitaires rappellent que les réfugiés avaient été sensibilisés depuis 2024 à la possibilité d’une réduction de l’aide.

Un employé du Programme alimentaire mondial (PAM), ayant requis l’anonymat, explique : « Depuis 2024, lors des réunions communautaires ou d’autres rencontres, nous sensibilisions les réfugiés à l’auto-prise en charge. Le message était clair : l’aide humanitaire allait diminuer. »

« Nous demandions aux chefs de famille de réfléchir à la manière de subvenir eux-mêmes aux besoins de leurs familles. »

Un chef de bloc, Habimana, confirme avoir relayé ces messages : « Nous demandions aux chefs de famille de réfléchir à la manière de subvenir eux-mêmes aux besoins de leurs familles, car l’aide extérieure allait diminuer. »

Mais plusieurs résidents disent ne pas s’attendre à une mise en œuvre aussi rapide.

Chantal Mugeni, réfugiée depuis plus de quinze ans, estime que la transition aurait dû être progressive vu le contexte difficile d’accès à l’emploi : « Trouver du travail ici est très difficile. Ils auraient dû réduire l’aide progressivement après plusieurs années de sensibilisation. »

Un système dépendant des financements extérieurs

Le HCR, qui coordonne l’assistance aux réfugiés en Ouganda, dépend largement des contributions volontaires des États donateurs.

« Les ressources dépendent de décisions politiques prises loin d’ici. »

Lorsque l’un des principaux bailleurs réduit ou suspend son financement, l’ensemble du dispositif humanitaire se retrouve fragilisé.

« Nous travaillons dans un système où les ressources dépendent de décisions politiques prises loin d’ici », explique un acteur humanitaire.

En attendant une amélioration de la situation, les réfugiés devront rapidement développer des mécanismes et des stratégies de survie pour combler le vide laissé par la diminution de l’aide internationale.