—  Récits  —

Palestine : la fuite pour sauver sa vie (4)

- 6 mai 2022
Crédit : Ali Nuredini / Unsplash

Omayma Masoud, une journaliste ayant plus de 20 ans d’expérience, a été contrainte de quitter sa Palestine natale après avoir été menacée par le Hamas. Dans la quatrième partie de son récit — qu’elle appelle « la rivière du désespoir », elle décrit son arrestation et en son emprisonnement par la police grecque.

Lorsque j’étais en Turquie et que je négociais mon passage clandestin, j’ai refusé un grand nombre d’offres qui consistaient en un voyage vers la Grèce par voie maritime. Pourtant, celles-ci étaient bien moins chères, mais je ne savais pas nager. Depuis que j’ai failli me noyer dans la mer à Alexandrie à l’âge de 13 ans, une peur bleue de l’eau a grandi en moi. Je n’avais jamais pris le bateau auparavant.

Toutefois, j’ai été obligée de monter dans ce bateau gonflable pour traverser une rivière sauvage en direction de la Grèce et cette expérience a été terrible. Ce petit bateau transportait une charge bien supérieure à sa capacité. Par conséquent, il a été emporté par les courants torrentiels et a dévié plusieurs fois de sa trajectoire avant que le passeur ne parvienne, avec des petites rames en bois, à le remettre sur le bon chemin. À nouveau, le bateau a été pris dans un tourbillon, avant qu’une grande branche flottante le bloque et l’arrête.

Delilah, une jeune femme syrienne, a crié sa terreur :

  • Nous allons nous noyer, je ne sais pas nager. Faites quelque chose pour l’amour de Dieu.
  • Tais-toi, tes cris perçants vont nous trahir. Si tu ne retiens pas ta langue, je te jette dans la rivière.

Delilah s’est accrochée à mes vêtements et m’a chuchoté :

  • Nous allons nous noyer, nous allons mourir, je rejoindrai mes parents au paradis. Notre voyage est terminé.

Le passeur a fait descendre deux hommes dans la rivière sauvage, en leur demandant de libérer le bateau de la branche. Ils ont obéi en serrant les dents de colère. Ils sont parvenus à débloquer le bateau et nous avons poursuivi notre traversée.

J’ai fermé les yeux, baissé la tête et continué à réciter des versets du Coran, tout en essayant de me calmer et de maîtriser les battements de mon cœur qui s’emballait, avant d’entendre quelqu’un dire : « Nous sommes arrivés. »

Dalilah était une Palestinienne de 21 ans, originaire de Gaza. En 2011, alors qu’elle n’était âgée que de 12 ans, elle est partie rendre visite à ses oncles à Yarmouk, un camp de réfugiés en Syrie. Malheureusement, elle s’est retrouvée piégée dans de sérieux problèmes lorsque la guerre a éclaté dans le pays au mois de mars de la même année. Elle était magnifique, mais ses yeux étaient remplis de tristesse. Je l’ai questionnée sur ce chagrin qui couronnait sa beauté. En larmes, elle m’a expliqué :

  • Mes parents ont été tués. Mes quatre frères et moi avons survécu. J’ai grandi de maison en maison et j’ai fini par habiter chez ma tante Safea. C’est elle, là-bas. Elle m’accompagne pour aller en Allemagne afin d’épouser mon cousin, que j’aime depuis toujours.
  • « Tu vas épouser l’amour de ta vie, pourquoi es-tu triste », ai-je répondu.
  • Je ne peux pas m’empêcher de penser à mon frère retenu dans une prison du régime syrien et à mon autre frère qui a rejoint l’État islamique. Il a juré de me tuer, car je refusais de couvrir mes cheveux. Il y a deux ans, mon troisième frère est parti en Allemagne et nous n’avons plus eu de ses nouvelles depuis son départ. Le cadet est porté disparu quelque part entre la Syrie et la Turquie. Je ne peux pas retourner à Gaza. Je ne peux pas rester en Syrie. Je ne veux pas vivre en Allemagne. Je suis sans attache et sans avenir. Même l’amour ne peut pas faire face à cette situation.

 

La descente du bateau et l’escalade de la pente raide sur l’autre rive ont été difficiles et m’ont valu davantage de blessures et de coups. Le passeur m’a suggéré d’enlever mes chaussures pour pouvoir grimper plus facilement. Pieds nus, je me suis remise à ramper et une branche épineuse m’a entaillé la cheville par l’arrière. La plaie n’a pas beaucoup saigné, mais elle était très profonde. Je ne me suis aperçu que trop tard de la gravité de la situation. Par la suite, j’ai dû retirer mes chaussures et rester pieds nus, ce qui a infecté de la plaie. Sans la providence, tout mon pied, et peut-être même ma jambe, aurait été sérieusement en danger.

 

Je n’ai entendu que le mot « seulement »

Sous les ordres du passeur, Jalal a pris ma main et nous avons plongé tous les deux dans cette mer pleine d’épines, ce qui a ravivé nos blessures et provoqué des gémissements. Dans mon imaginaire, je rêvais d’une merveilleuse fiction mythique dans laquelle nous pouvions nous cacher pendant environ une heure pour boire de l’eau, manger du pain et fumer des cigarettes.

Presque inconsciente, je me suis effondrée et, entre le rêve et la réalité, j’ai aperçu ma maison, mon jardin et mes plantes vertes qui me souriaient et me faisaient un signe d’adieu. Je voyais la mer de Gaza rugir, comme durant les jours d’orage en janvier. Ces images me donnaient de la chaleur et un peu de réconfort.

Je me suis réveillée en sursaut, quittant ces sentiments de sécurité et de familiarité que me procuraient les lieux auxquels j’appartenais, pour me plonger dans un sentiment de méconnaissance de ces lieux auxquels je n’appartiendrai jamais.

Le passeur disait avec enthousiasme :

  • Vous marcherez seulement deux heures avant d’atteindre cet endroit, où des véhicules viendront vous emmener jusqu’à Thessalonique, au cœur de la Grèce. Vous quitterez alors la zone frontalière, de laquelle vous serez expulsé vers la Turquie si vous y êtes attrapés. En revanche, si vous arrivez à Thessalonique, vous poursuivrez votre chemin jusqu’à Athènes. Dans le pire des cas, si vous vous faites prendre, vous serez envoyé dans un camp de réfugiés.

 

Je n’ai entendu que le mot « seulement », mais j’étais loin de m’imaginer ce qu’il signifiait réellement. Pourtant, je m’en suis aperçue plus tard, au cours des leçons pratiques éprouvantes, qui allaient changer mon caractère et façonner ma perception des choses.

Nous avons marché sans nous arrêter, ne serait-ce qu’une minute. La fatigue a ralenti mon rythme et je me suis rapidement retrouvé à la traîne derrière les autres. Ces derniers ont dû s’arrêter pour que je puisse les rattraper sur les chemins de terre bosselés. Le passeur leur a demandé de me tenir la main à tour de rôle et de me tirer avec eux.

Un jeune homme a pris ma main délicatement et m’a dit :

  • Tu ressembles à un fantôme. Tu es malade ? Je me demande ce qui t’a poussé à prendre ce chemin ?

Muette, je l’ai regardé dans les yeux et des larmes ont coulé sur mon visage en guise de réponse.

Cette question m’a profondément touchée et m’a rappelé cette main sombre et brutale qui fixait le silencieux au pistolet pour le pointer sur mon front. Ce souvenir angoissant m’a fait frissonner et m’a laissé dans un silence total, car la mort était si proche.

  • Dans dix minutes, nous atteindrons le lieu où nous devons attendre les voitures.

Enfin, j’arrêterais de marcher et de courir, je reprendrais mon souffle et ce maudit voyage prendrait fin.

Nous avons continué à marcher sur des routes étroites et ensablées situées entre des champs de légumes. De là, nous pouvions distinguer les lumières des maisons d’un village voisin.

Je me noyais dans les pensées des habitants qui se trouvaient derrière ces portes fermées qui se sentaient au chaud et en sécurité. Je me demandais si un jour j’aurai la chance de me sentir en sécurité. La réponse à ma question était brutale, car elle illustrait parfaitement l’insécurité sous toutes ses facettes. Soudain, le passeur a crié : « Cachez-vous. »

Arrestation par la police grecque

Tout le monde avait grimpé aux arbres situés de part et d’autre de la route. Les phares des voitures de police illuminaient toute la zone. D’où venaient-ils ? Ils n’ont fait aucun bruit. C’était comme si la terre s’était ouverte et qu’ils en étaient sortis.

Des bruits de pas se sont approchés de moi et une lumière vive m’a éclairé le visage avant qu’une voix me dise en anglais :

  • N’ait pas peur, nous sommes la police grecque

J’ai aussi entendu des voix dire en arabe et en kurde :

  • Si l’un d’entre vous parle et révèle l’identité du passeur à la police, nous le tuerons, et ce, même s’il se trouve en Chine.

Les agents nous ont demandé de dénouer les lacets de nos chaussures et de les ranger dans nos sacs. Ensuite, ils nous ont demandé de nous asseoir par terre, en rang, la tête baissée entre les genoux.

Ils ont saisi nos téléphones portables. Lorsque je leur ai dit que je n’en avais pas, ils ne m’ont pas cru. J’ai alors dit au policier :

  • Vous pouvez fouiller mon sac et mes vêtements, vous n’en trouverez pas.
  • Quelle est ta profession ?
  • C’est pour cette raison que tu réponds avec tant d’assurance.
  • C’est parce que je dis la vérité.
  • De quelle nationalité es-tu ?
  • Tout le monde prétend être palestinien.
  • Je suis réellement palestinienne.
  • Es-tu mariée ?
  • Pourquoi cette question ? Vous voulez me demander en mariage ?

Il a ri et a répondu :

  • Tu portes une alliance.
  • C’est l’alliance de mon père décédé.
  • Ton père a été tué à la guerre ?
  • Non, il est mort à l’hôpital, lors d’une opération à cœur ouvert.
  1. S., l’homme assis à côté de moi m’a donné un coup de coude et a chuchoté :
  • Dis que toute ta famille a été tuée à la guerre, c’est mieux pour toi.
  • Je ne mentirai pas.
  • Tu vas le regretter. Je vais te dire pourquoi. Les gens sympathisent avec les victimes de la guerre. Plus personne ne se soucie des Palestiniens et le monde oublie même que nous existons. Ce n’est que pendant la guerre qu’on se souvient de nous.
  • Quel monde cruel !

Âgé de 42 ans et père de cinq enfants, N.S était un Palestinien originaire de la ville regrettée de Gaza. Il était officier dans le célèbre service de sécurité préventive de Gaza. Ces paroles étaient les siennes :

  • Je fuis pour ma vie, tout comme toi et comme beaucoup d’entre nous dans cette forêt. La mort et moi nous nous côtoyons depuis 2006, à tel point que je connais toutes ses facettes. Je l’affronte tous les jours. J’y ai échappé à de nombreuses reprises et c’est encore le cas aujourd’hui.
  • Que veux-tu dire par là ?
  • Le 25 janvier 2006, lorsque Hamas a gagné les élections palestiniennes, je me suis rendu dans les bureaux du Président pour écouter la nouvelle. Le fait de savoir que le Hamas avait gagné m’a rendu fou. J’ai pris mon fusil automatique et je suis allé dans la cour du bâtiment, en tirant au hasard et en criant de toutes mes forces : « Oh, mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? Où es-tu, Yasser Arafat ? Pourquoi nous as-tu abandonnés ? Nous nous sommes perdus depuis que tu es parti. »
  • Je me souviens de cet évènement. J’étais dans mon bureau, dans les locaux de la télévision palestinienne, qui se trouvait à côté du bureau du Président. J’ai entendu les cris et j’ai regardé par la fenêtre. Je t’ai vu. Des soldats se sont précipités vers toi. Ils t’ont encerclé avec leurs armes et ont pris la tienne. Ensuite, ils t’ont emmené. Après coup, une tension et un silence pesaient sur cet endroit.
  • C’est exact. Quelle coïncidence. Je pensais que plus personne ne me croirait. Ils m’ont mis en prison pour me discipliner. Mon grade militaire a également été rétrogradé. J’ai ravalé ma fierté, me soumettant aux ordres pour accepter la réalité.
  • C’était il y a longtemps. Tu dois oublier le passé.
  • Je l’ai fait, mais les deux camps ne me laissent pas tranquille. Tu ne croiras jamais ce que j’ai vécu.
  • Je te crois, j’ai découvert la vérité sous un autre angle, c’est horrible.

H.S. poursuit :

  • L’année 2007 fut noire et sanglante, car le Hamas a lancé un coup d’État militaire contre l’Autorité nationale palestinienne et s’est emparé de la bande de Gaza par la force militaire et le meurtre. Les services de sécurité intérieure du Hamas m’ont arrêté, interrogé, torturé dans leurs cellules. J’ai été condamné à six ans de prison pour détention et dissimulation d’armes et communication avec des parties adverses. Chaque cicatrice que je porte sur mon corps me rappelle les jours et les nuits de torture, d’humiliation, d’oppression et d’injustice. Après coup, j’ai été libéré de prison. J’ai été contraint de rester à la maison. Une autre prison à l’intérieur de ma maison pendant presque quatre ans, jusqu’au début de l’année 2018. Les tentatives de réconciliation entre le Fatah et le Hamas semblaient pouvoir aboutir. D’ailleurs, des délégations de l’Autorité palestinienne ont commencé à se rendre à Gaza, et moi et certains de mes collègues avons été convoqués pour rencontrer des dirigeants du Fatah. Nous étions tous si heureux, croyant que les choses allaient revenir à la normale et que nous allions retrouver notre vie. Nous avions tort. Nous étions si naïfs, bien sûr. Tu te souviens sûrement de la tentative d’assassinat du Premier ministre palestinien au moyen d’une explosion ciblant le cortège de voitures qui l’amenait à Gaza. Cette explosion a ouvert les portes de l’enfer. Imagine-toi en train de planer dans le vide, calme et frais, rassurant et terrifiant à la fois. Soudainement tu sens quelque chose te tirer vers le bas, d’abord lourdement, mais qui gagne en force au fur et à mesure qu’elle te pousse vers un endroit lointain dans le ciel. En un clin d’œil, tu entres dans un trou noir. Ce même jour, j’ai reçu de nombreux appels de personnes inconnues qui prétendaient être mes supérieurs et qui me menaçaient si je ne dévoilais pas les éléments abordés lors de la réunion avec les dirigeants du Fatah. Durant la nuit, plusieurs hommes armés et masqués se sont introduits dans ma maison. Ils m’ont bandé les yeux et conduit dans un endroit inconnu. À ce jour, je ne sais toujours pas où c’était. J’ai été torturé pendant plus d’un mois pour que je révèle des faits et des renseignements que j’ignorais. Personne ne m’a cru. Ma femme a vendu notre appartement pour me faire sortir de prison et financer mon évasion de Gaza. Ma femme a tout planifié. Elle m’a supplié de la quitter, de laisser mes enfants et de fuir pour sauver ma vie. Je me sens si honteux de les avoir laissés derrière moi. C’est mon devoir maintenant d’essayer de leur trouver une vie quelque part, même si c’est au milieu de nulle part.

Il a baissé la tête en silence. Je me suis retournée par respect pour sa douleur. J’avais moi-même vécu une telle souffrance.

Nous avons attendu dans cette position inconfortable sur le sol pendant près d’une heure, jusqu’à ce qu’un véhicule militaire pour prisonniers arrive. Il était bondé et surpeuplé avec plus de 60 personnes de différentes nationalités, races, dialectes et couleurs.

Tout comme le bourdonnement de milliers d’abeilles, les ronflements et les gémissements ont atteint un niveau sonore assourdissant. Ces bruits résonnaient dans ma tête tels les coups de marteau dans une forge. Les fenêtres étaient scellées et le dioxyde de carbone s’évaporait à l’intérieur du véhicule blindé des prisonniers, malgré le fait que la porte arrière comportait un petit trou recouvert d’un filet de fer.

Mes poumons se sont vidés de leur air. Ce dernier se faisait de plus en plus rare, me laissant à bout de souffle. Mes genoux se sont effondrés, incapables de supporter mon corps épuisé. J’ai résisté de toutes mes forces, car si je tombais au sol, je n’aurais plus jamais pu me relever et je risquais d’être écrasée sous les pieds des autres prisonniers.

Une violente dispute a éclaté entre les personnes entassées et s’est transformée en une lutte acharnée. Un homme a sorti un couteau et a essayé de poignarder un autre.

Terrifiée, comme un oiseau égaré en pleine tempête, j’ai tourné le dos à ceux qui se battaient. J’ai reçu de nombreux coups de pied et coups de poing à chaque fois que le véhicule pivotait. Quand il s’est arrêté et que la porte s’est ouverte, la lumière du jour m’a aveuglé.

Les jambes tremblantes, je descendis les marches en fer du véhicule sous les cris des policiers qui nous attendaient :

  • Il a un couteau à la main. Ils vont s’entretuer.

Un policier a répondu calmement :

  • Je me fiche de tout ça. Videz vos poches et votre sac, enlevez votre veste et vos chaussures et posez tout par terre puis venez ici pour l’inspection.

Il a fouillé mes affaires minutieusement. Il a tout pris sauf mon petit agenda. S’il avait su combien d’informations importantes cet agenda contenait, il ne me l’aurait pas rendu. Il comprenait les numéros de téléphone, les instructions, les adresses et les noms des personnes qui m’attendaient à Athènes. Dedans figurait également le code pour que je puisse débloquer l’argent qui m’attendait en Turquie et qui me servirait à payer le passeur.

Il s’est approché de moi avec un petit détecteur, qui a sonné.

  • Suivez-moi.

Il m’a emmené dans une pièce à l’arrière, et m’a dit :

  • Enlève tous tes vêtements et lance-les-moi.
  • Pas question. Je ne le ferai pas. Il y a des boutons en métal sur ma chemise. Je vais vous donner ma chemise et vous verrez que votre scanner ne fera plus de bruit.

Il était tellement impatient qu’il a accepté et m’a scannée à nouveau sans la chemise. Tout s’est bien passé.

Je marchais dans un état second, comme si j’étais condamnée à mort pour un crime honteux. Est-ce que je vis vraiment ceci ? Vont-ils vraiment me mettre en prison ? Que va-t-il m’arriver ensuite ? Je ne connaissais pas encore les réponses à mes questions.