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Plus de 40.000 disparitions forcées recensées en 20 ans, une goutte dans l’océan

- 6 septembre 2023
Kathryne Bomberger, directrice générale de l’ICMP, à La Haye aux Pays-Bas, explique le profil des personnes qui disparaissent. © Pierre Claver Niyonkuru, juin 2023

Plus de 40.000 personnes disparues essentiellement en Europe dans les 20 dernières années, c’est le chiffre record détenu par la Commission Internationale sur les Personnes Disparues ( " International Commission on Missing Persons ", ICMP) basée à La Haye aux Pays-Bas. Pourtant, selon l'ICMP, les disparitions non communiquées dépassent largement ce chiffre. Et d'appeler surtout les pays africains à collaborer avec elle afin d'identifier les personnes disparues et traîner devant la justice internationale les auteurs de ces crimes contre l’humanité.

Le dernier rapport, édition 2022, rendu public fin juin dernier par la Commission Internationale pour les personnes disparues « International Commission on Mission Persons, ICMP » est sévère : « plus de 40.000 disparitions forcées » dans le monde, surtout en Europe dans les vingt dernières années.

Le profil des victimes est multiple : des activistes, des journalistes, des personnes portées disparues à la suite de conflits, de violations des droits humains, de catastrophes, du crime organisé, de la migration irrégulière et d’autres causes, précise la commission.

Genèse

L’ICMP, est une organisation internationale fondée sur un traité et dont le mandat est d’assurer la coopération des gouvernements et d’autres acteurs pour localiser les personnes disparues, les retrouver et traduire en justice les responsables.

Le premier cas d’étude fut la recherche des personnes disparues en Europe après les guerres d’Ex-Yougoslavie jusqu’en 2001.

« Par après, on voulait travailler partout dans le monde, mais les moyens d’un côté et le manque de volonté de collaboration des états de l’autre ne nous le permettaient pas », souligne Kathryne Bomberger, directrice générale de l’ICMP, dans une interview exclusive à son siège à La Haye aux Pays Bas.

La commission a tout de même agrandi son espace de travail surtout en Asie et en Amérique latine ces dix dernières années. Ce fut par exemple le cas en Colombie, au Mexique, en Syrie, Iraq, Canada ou encore au Vietnam et très récemment en Ukraine.

Le mandat de cette commission est de s’assurer que les gouvernements font bien leur travail de recherche des personnes disparues, de protection des victimes, d’enquêtes et de punition des auteurs pour que justice soit rendue.

L’absentéisme de l’Afrique

La Commission Internationale pour les personnes disparues ne travaille que dans deux pays du continent africain, mais aussi de façon « artificielle ». « C’est vraiment un continent où nous voulons concentrer plus d’efforts mais la réalité est tout autre : pas d’engagement politique des gouvernements avec qui nous devons collaborer dans la plupart des cas», estime l’ICMP.

Les guerres et les crises politiques ainsi que l’immigration clandestine sont des raisons qui devraient pousser l’Afrique à saisir la commission, même si ce n’est pas le cas comme le constate la direction de l’ICMP ajoutant que « les chiffres détenus dans nos bases de données ne reflètent en rien la réalité sur terrain. »

« D’abord le nombre de personnes disparues est difficile à connaître de façon exacte et puis nous estimons que les 40.000 personnes ne représentent même pas « un dixième de la réalité ». Raison pour laquelle nous voulons l’engagement des pays africains. »

Deux pays retiennent l’attention de la commission : « Nous sommes présents en Libye où on a recensé plus 10.000 personnes disparues en 2012 et en Afrique du Sud où l’on enquête sur plus de 2.000 disparitions. Là aussi, ces chiffres sont presque aléatoires. »

Trois autres pays ont déjà montré un engouement « pas plus important » pour travailler avec l’ICMP, il s’agit du Cameroun, du Kenya et de la Namibie.

Quid de l’Ouganda et du Burundi ?

« L’Ouganda est le pays qui a le plus de réfugiés en Afrique, presqu’un million et demi, avec des disparitions à un niveau élevé. Les uns disparaissent en terre d’exil, d’autres en chemin ou avant de prendre la fuite. Le Burundi est aussi un cas intéressant du fait qu’il y a des gens qui ont saisi la Cour Pénale Internationale pour cette problématique des disparitions forcées en 2015 », insiste Kathryne Bomberge.

Problème politique

La responsabilité première de rechercher une personne disparue incombe à l’état, fait remarquer un expert de la commission. Raison pour laquelle, c’est l’état qui en général fait le premier pas pour demander soit de l’aide, de l’expertise, de l’assistance matérielle ou technique à l’ICMP.

« Mais le problème est souvent politique. Ces états ne veulent ni faire d’enquêtes ni recourir à notre aide pourtant gratuite. Et c’est compréhensible car dans la plupart des cas, les états ou les agents de l’état sont responsables ou auteurs de ces crimes punis même au niveau international », laisse entendre la commission.

Façonner les contours

Pour essayer de contourner le manque de volonté des états l’ICMP compte concentrer ses efforts sur la collaboration avec la société civile et les médias.

« Nous osons croire que les médias et les activistes des droits humains ont des informations suffisantes sur des cas qui peuvent attirer notre attention. Et puis, ils peuvent approcher les familles des victimes pour qu’elles nous saisissent directement, appuyées ou pas par des avocats. Dans ce cas, on peut agir mais là aussi on se heurte au non-accès du territoire pour enquêter », déplore la directrice générale de l’ICMP.

Dans ce contexte, la commission peut apporter une aide précieuse aux activistes, avocats, procureurs ou experts dans la conduite des enquêtes, via entre autres des techniques avancées comme l’utilisation de l’ADN.

Expert-analyste des empreintes digitales (ADN), au laboratoire d’analyse de l’ICMP. © Pierre Claver Niyonkuru, juin 2023

« Tous ensemble, on peut alors combattre le manque de volonté de certains états », ponctue la commission qui fêtait son 27ème anniversaire en juin dernier.

Des personnes retrouvées

L’ICMP recense donc des personnes retrouvées après des enquêtes ou des alertes. Malheureusement, la plupart d’entre elles étaient déjà exécutées et jetées dans des fosses communes, comme pour l’ex-Yougoslavie où des milliers de cas sont devant la justice surtout le Tribunal pénal international basé à La Haye (Pays-Bas).

« La vérité… et la paix »

Pour la commission, tout doit concourir pour que la vérité éclate au grand jour même après des décennies : « L’état, les familles, les juges, les activistes, les experts… il faut travailler ensemble pour avoir des résultats, connaître la vérité sur ce qui s’est réellement passé quand X disparaissait…et retrouver ainsi la paix, le respect et une vie normale. »

Pour mener à bien cette tâche, l’ICMP collabore avec plusieurs partenaires spécialisés dans le domaine de la recherche des disparus comme  l’Interpol, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, la Cour pénale internationale, l’Organisation internationale pour les migrations, l’ONU, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, le Comité international de la Croix-Rouge, le Réseau européen des instituts de médecine légale, Human Rights Center University of California Berkeley ou encore Physicians for Human Rights.