Regards croisés au cœur du Congrès mondial de la Fédération internationale des journalistes
Paris vient d'accueillir des représentants des syndicats des journalistes venus du monde entier pour célébrer le centenaire de la Fédération internationale des Journalistes (FIJ). Entre guerres, désinformation, intelligence artificielle et précarisation du métier, les échanges ont mis en lumière l’urgence de défendre la liberté de la presse et les conditions d’exercice du journalisme. L'occasion de rencontrer trois grandes figures féminines présentes au congrès : la Péruvienne Zuliana Lainez, fraîchement élue à la tête de la fédération, la Française Dominique Pradalié, la présidente sortante, et Florence Le Cam (ULB) qui a co-dirigé avec Anthony Bellanger (secrétaire général), "Une voix pour informer le monde. Un siècle de combat et de solidarité."
Zuliana Lainez, vous devenez la première femme latino-américaine à diriger la Fédération internationale des journalistes (FIJ). Que dit cette élection sur l’évolution du journalisme mondial et sur la place qu’occupe aujourd’hui le Sud global ?
« L’élection de la première femme latino-américaine à la présidence de la FIJ constitue un moment historique pour le journalisme mondial. D’une part, elle reflète la reconnaissance du rôle que le Sud global a joué dans la défense de la liberté de la presse et des droits du travail des journalistes dans des contextes marqués par d’énormes inégalités, la violence et la précarité. Mais elle traduit aussi une transformation au sein de notre organisation : la conviction que le journalisme doit devenir plus diversifié, plus égalitaire et plus représentatif des réalités du monde. L’Amérique latine et les Caraïbes ont démontré une remarquable capacité de résistance et d’organisation syndicale, et cette expérience peut aujourd’hui contribuer à renforcer la solidarité internationale.
Que ce soit dans des territoires en guerre ou dans des démocraties, par les assassinats, les emprisonnements, les lois bâillon, les attaques contre l’essence même de notre profession ou encore la précarité des conditions de travail, les journalistes subissent des attaques délibérées à un moment où le journalisme est plus nécessaire que jamais.
Comment répondre à un environnement aussi hostile ? En s’organisant collectivement. »

Quelles seront vos priorités durant ce mandat ?
« Mes priorités seront centrées sur la défense globale du journalisme et de celles et ceux qui l’exercent. D’abord, renforcer la sécurité et la protection des journalistes face à la violence, à la criminalisation et à l’impunité. Ensuite, lutter contre la précarité et promouvoir des conditions de travail décentes en soutenant les combats de nos organisations affiliées. Et bien sûr, nous renforcerons l’unité et la transparence au sein de la Fédération afin qu’elle demeure une voix forte et légitime du journalisme mondial.
Il existe aujourd’hui une attaque mondiale contre le journalisme. Pourquoi ? Parce que le journalisme repose sur un principe fondateur essentiel : la recherche de la vérité. Une tendance mondiale cherche désormais à imposer la désinformation. Il ne s’agit plus seulement de faire passer le mensonge pour la vérité, cela va plus loin : ils veulent que les gens doutent de tout ! Et dans cette logique, comme on le voit en France, au Pérou et dans bien d’autres régions du monde, des milliardaires rachètent des médias, démantèlent les rédactions professionnelles et remplacent les journalistes par des commentateurs ou des pseudo-reporters qui ne sont rien d’autre que des provocateurs et des agitateurs cherchant à faire imploser notre profession et à pulvériser la démocratie.
Nous avons le devoir de défendre les journalistes, contre les attaques internes, comme la précarité, et contre les attaques externes. Mais nous avons aussi le devoir de défendre et de protéger le journalisme lui-même. Un journalisme de qualité et éthique. Et pour cela, nous devons mener ce combat ensemble. »
Comment renforcer la protection des journalistes dans les zones de conflit ou sous pression politique ?
« La protection des journalistes dans les régions en conflit ou soumises à des pressions politiques exige une action beaucoup plus coordonnée et déterminée de la communauté internationale. Condamner les attaques ne suffit pas. Il est essentiel d’exiger des enquêtes, de lutter contre l’impunité et d’activer des mécanismes internationaux de protection. Depuis la FIJ, nous continuerons à documenter les attaques, à soutenir les syndicats et les collègues sur le terrain, et à faire pression sur les organisations multilatérales et les gouvernements. Nous pensons également qu’il est fondamental de renforcer les réseaux de solidarité entre journalistes, car souvent la première protection contre l’autoritarisme ou la guerre réside dans la capacité de réponse collective de la communauté journalistique internationale.
À Gaza, plus de 260 journalistes ont été tués. La même situation se produit au Liban, en Ukraine, au Soudan et en Amérique latine. C’est pourquoi la FIJ promeut depuis plusieurs années une Convention internationale sur la sécurité des journalistes. Les crimes commis contre nos collègues ne peuvent rester impunis. »
Quelle stratégie envisagez-vous face aux transformations numériques et à l’intelligence artificielle dans les médias ?
« Concernant les transformations numériques et l’intelligence artificielle, notre position est claire : la technologie doit être au service du journalisme, et non remplacer ses principes fondamentaux. L’intelligence artificielle pose d’immenses défis éthiques, sociaux et démocratiques. Nous devons veiller à ce que son utilisation ne détruise pas d’emplois, n’aggrave pas la désinformation et ne viole pas les droits d’auteur ainsi que le travail journalistique.
La Fédération encouragera des débats mondiaux sur la régulation, la transparence algorithmique et la protection du travail, tout en promouvant des formations afin que les journalistes puissent utiliser ces outils de manière critique et responsable. Le journalisme a besoin d’innovation, mais jamais au détriment de la vérité, de l’éthique et du travail humain.
Lors de son dernier Congrès mondial, la FIJ a adopté un document sur l’intelligence artificielle et les médias qui doit servir de référence dans les discussions et négociations de nos organisations affiliées. Entre quelles mains se trouvera la production de l’information à l’avenir? Dépendra-t-elle des plateformes technologiques? Non, elle doit rester de la responsabilité des journalistes.
La FIJ continuera de travailler avec son groupe d’experts afin de garantir que les journalistes aient leur place à chaque table où l’impact de l’Intelligence artificielle est discuté. »
Quelle est votre vision de l’avenir du journalisme et de la solidarité internationale entre journalistes ?
« Je vois l’avenir du journalisme comme étroitement lié à notre capacité à reconstruire la confiance avec les publics et à défendre la valeur sociale d’une information rigoureuse face à la désinformation et aux récits autoritaires. Nous traversons une période difficile, marquée par des attaques croissantes contre la presse et une profonde crise économique qui touche les médias, mais je crois aussi qu’il existe une prise de conscience grandissante : sans journalisme libre, il ne peut y avoir de démocratie.
La solidarité internationale entre journalistes sera décisive dans ce contexte. Aucun confrère ou consœur ne devrait se sentir seul face à la censure, à la violence ou à la précarité. La Fédération internationale des journalistes doit continuer à être un espace d’unité, de résistance et d’espoir pour le journalisme dans le monde entier.
Aujourd’hui, l’extrême droite et les agitateurs politiques cherchent eux aussi à faire imploser le journalisme. »

Florence Le Cam, en tant que professeure de journalisme à l’Université libre de Bruxelles (ULB), vous venez de participer aux célébrations du centenaire et aux travaux du Congrès de la Fédération internationale des Journalistes. Quel est votre regard sur ce qui vient de se passer ici à Paris ?
« Je suis effectivement externe parce que je venais simplement observer. Mais c’est un moment extrêmement passionnant parce qu’on voit des syndicats du monde entier se rassembler et essayer de faire avancer une cause commune. Évidemment, l’enjeu quand on est de l’extérieur, c’est qu’on ne comprend pas la moitié de ce qui se passe, parce qu’il y a énormément de choses différentes. Je pense que le congrès se passe autant dans la salle que dans les couloirs et les espaces extérieurs. Donc, c’est un moment extrêmement fort politiquement, et c’est là qu’on voit les éventuelles tensions et les rassemblements aussi. Le deuxième constat, c’est une organisation qui défend. On voit des discours sur la défense de la liberté de la presse et de l’expression, évidemment sur des questions syndicales. Et donc, il y a un spectre extrêmement large d’enjeux qui sont évoqués tout au long du congrès. »
Vous aviez un rôle spécifique dans ce congrès. Pourquoi était-il important de consacrer un livre au centenaire de la FIJ ?
« On a co-dirigé le livre du centenaire « Une voix pour informer le monde » (1) avec Anthony Bellanger, le secrétaire général. C’est une idée qu’il avait depuis 3-4 ans. On aurait pu travailler qu’avec des photos et que ce soit la belle histoire illustrée. Mais on a voulu réaliser « un livre qui raconte une histoire vivante » de la Fédération, en repartant avant sa création, au 19e siècle. Et puis, en essayant de mobiliser des chercheurs, des historiens sur les différentes périodes jusqu’au moins les années 60 pour essayer de faire une histoire de la FIJ. Il y a très peu de documentation historique. Donc, jusqu’aux années 60, c’est plutôt un travail d’historien et d’historiennes. Et à partir des années 60, on a mobilisé les militants et militantes, les anciens responsables de la FIJ qui témoignent. Et là, on est beaucoup plus dans la logique de l’anniversaire, où des gens ont l’opportunité de raconter leur engagement et leur attachement à la Fédération. »
Quels moments ou événements marquants de cette histoire vous ont le plus impressionnés ?
« La création, déjà, c’est impressionnant parce qu’il y a d’autres créations antérieures, mais à un moment donné, le syndicat national des journalistes français parvient à mobiliser davantage de syndicats et à rester dans le temps. Ça, c’est un premier élément. Le deuxième élément, c’est la Seconde Guerre mondiale et le fait que la FIJ se réfugie en Grande-Bretagne, qu’elle change de nom et qu’elle revient ensuite en Europe et se recrée au début des années 50. Toute cette période est intéressante. Et elle sera extrêmement intéressante à investiguer encore au niveau historique. L’autre événement évidemment fondamental, c’est la chute de l’Union soviétique et donc une vraie organisation avec deux fédérations internationales de l’époque. Et puis, je pense qu’on l’a évoqué, le congrès de Cadix, je crois, de mémoire, en 2010, est aussi, j’ai cru comprendre, un événement très important parce que c’est là que j’ai l’impression que les pays du Sud global vont porter davantage de voix. »
Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux défis des journalistes à l’échelle internationale ?
« Le premier défi, c’est que les journalistes sont tués, beaucoup plus qu’auparavant. On vient d’avoir un discours sur le Liban, qui nous montre que les terrains de conflit où les journalistes sont tués continuent à s’élargir. Il y a Gaza, le Soudan, etc. Cela constitue un enjeu évidemment fondamental de la protection de la vie des journalistes et surtout de la lutte contre l’impunité de tuer. L’autre élément qui est pour moi très important, et on le voit dans les médias où vous avez une transformation économique, c’est qu’il y a plein de choses qui se passe en ce moment, des difficultés économiques en effet à l’arrivée de l’intelligence artificielle, à l’extrême droitisation, notamment des pays du Nord, et puis à l’augmentation des régimes de dictature à peu près partout dans le monde. Et cela a des conséquences sur l’emploi journalistique et les conditions de travail. Ce qu’il faudrait, à titre personnel, c’est réaliser un monitoring de la manière dont on est en train de le détruire. Cela aussi, c’est un enjeu fondamental pour la liberté de la presse et la liberté d’expression. On a encore entendu cette semaine un média français qui va licencier tous ses secrétaires de rédaction pour les remplacer par l’IA. Et à chaque fois, cela concerne 20 ou 30 journalistes. »

Dominique Pradalié, vous venez de terminer votre mandat à la tête de la Fédération internationale des journalistes. Quel bilan tirez-vous dans un contexte mondial marqué par des crises et des attaques contre la liberté de la presse ?
« C’est à la fois un bilan tragique et un bilan encourageant. Tragique parce que jamais il n’y a eu de guerre déclarée à ce point sur presque tous les continents contre la liberté de la presse, donc contre les journalistes. Et tout ce que cela implique de menaces, de lois liberticides, d’emprisonnements, d’arrestations, d’entraves au travail, etc., jusqu’à la mort. Jamais nous n’avions eu plus de 128 morts comme l’année dernière. Et à Gaza, plus de 250 journalistes ont été ciblés méthodiquement depuis le début du conflit. On est donc dans le pire cauchemar que l’on ne pouvait imaginer. Cela n’a jamais existé nulle part en aucun temps. Et puis l’encouragement parce que, que ce soit en Uruguay, au Cameroun, au Pakistan… , il y a des affiliés qui travaillent, des gens qui sont courageux, des gens qui luttent pour la liberté de la presse de toutes et tous et pour pouvoir accomplir simplement leur mission. Parmi ces gens, beaucoup de femmes, beaucoup de femmes, beaucoup de femmes, et ça aussi, c’est très encourageant. Et beaucoup de jeunes également. »
Comment la FIJ répond-elle aujourd’hui aux nouveaux enjeux liés à l’intelligence artificielle et à la désinformation ?
« Nous avons mis sur pied trois chantiers. En préalable à l’ouverture officielle du congrès, un chantier pour créer quelque chose qui n’existait pas : une instance sommitale de droit international pour les journalistes, avec des réseaux d’avocats, de juristes dans le monde entier. Réunir un corpus de tout ce qui existe en matière de décisions positives ou négatives pour les journalistes. Deuxièmement, mettre en place un réseau juridique de défense des journalistes sur le terrain, quel que soit le pays. Troisièmement, promouvoir la Convention internationale pour la protection des journalistes et contre l’impunité. Il est important d’essayer de bâtir un corpus légal pour mieux protéger la mission d’informer.
Quant à l’intelligence artificielle, elle soulève des enjeux majeurs de droits d’auteur, d’emploi et de protection des contenus journalistiques. Et tous les journalistes du monde sont touchés. Il y a une branche spéciale sur laquelle nous allons travailler juridiquement sans oublier les droits d’auteur, car les journalistes sont pillés quotidiennement par les plateformes qui massacrent le patrimoine, qui démolissent tout pour pouvoir faire de l’argent. »
Quel message souhaitez-vous transmettre à la nouvelle génération de journalistes ?
« Bienvenue, c’est la plus belle profession du monde. Vous allez devoir faire comme nous, retrousser vos manches et défendre non pas vous personnellement, non pas votre rédaction, mais toute la profession. »
(1) « Une voix pour informer le monde », sur commande via ifj@ifj.org (20 € + frais de port).




