Sous le joug des groupes armés : le combat silencieux des activistes à l’Est de la RDC
Depuis l’occupation en 2025 de plusieurs territoires de l’Est de la République démocratique du Congo par la rébellion du M23, les défenseurs des droits humains travaillent sous une menace permanente. Entre exil forcé, clandestinité et autocensure, documenter les violations devient un acte de survie autant qu’un engagement moral. Témoignages et analyses révèlent une lutte silencieuse menée dans la peur, mais sans renoncement.
À l’Est de la République démocratique du Congo, l’occupation en 2025 de plusieurs entités des territoires de Rutshuru, Masisi, Nyiragongo et Walikale par la rébellion du M23 a profondément bouleversé le travail des défenseurs des droits humains.
Dans ces zones sous contrôle rebelle dont les villes de Goma et Bukavu, dénoncer des violations peut conduire à l’exil, à la clandestinité ou à des représailles. Beaucoup ont fui, d’autres poursuivent leur engagement dans la peur, souvent sans véritable soutien institutionnel.
Défendre ou fuir
« Depuis que la zone est passée sous contrôle du M23, notre travail n’a plus rien à voir avec ce qu’il était », confie un activiste contraint à l’anonymat.
Engagé depuis six ans dans la défense des droits humains, notre témoin documentait déjà des exactions avant l’occupation. Mais il décrit un tournant net après janvier 2025. « Avant, il y avait toujours des risques, mais nous pouvions encore circuler, rencontrer des victimes, et transmettre nos rapports. Après l’arrivée du M23, la surveillance s’est intensifiée et toute documentation indépendante est devenue suspecte », explique-t-il.
Son travail consiste à collecter des témoignages, vérifier les faits et compiler des rapports sur les massacres, pillages, déplacements forcés, enrôlements et atteintes au droit à la vie. Il documente également certaines dérives attribuées aux forces régulières, ce qui expose encore plus les défenseurs.
« Je n’ai rien pu emporter. J’ai juste compris que si je restais, je mettais ma vie en danger. »
« Aujourd’hui, publier un rapport ou même transmettre un message sensible peut être interprété comme une prise de position politique », confie-t-il. Très vite, les pressions s’accentuent : appels anonymes, messages menaçants, accusations d’espionnage se succèdent. Chaque publication devient un pari, chaque déplacement un calcul.
Le point de rupture survient lorsqu’il reçoit des informations crédibles sur une possible arrestation à domicile. Il quitte précipitamment sa maison, laissant sa famille derrière lui. « Je n’ai rien pu emporter. J’ai juste compris que si je restais, je mettais ma vie en danger », raconte-t-il. Depuis, il vit loin de ses proches, change régulièrement de lieu, limite ses contacts et évite les déplacements inutiles.
« On apprend à vivre avec la peur. Elle devient une habitude. Mais elle ne disparaît jamais », confie-t-il. Malgré cela, il continue son travail à distance, coordonnant discrètement des relais locaux et transmettant des alertes à des partenaires fiables. Mais l’autocensure s’impose parfois. « Certains faits ne peuvent être publiés immédiatement. D’autres restent en attente, faute de garanties de sécurité. »
Pour lui, l’occupation de 2025 a transformé un engagement déjà risqué en activité à très haut danger. Il dénonce l’absence d’un cadre légal national réellement opérationnel pour protéger les défenseurs, surtout dans les zones échappant au contrôle effectif de l’État.
« Nous travaillons pour la vérité et les victimes, mais nous sommes laissés seuls dès qu’une menace devient concrète », déplore-t-il.
Des rapports bloqués
Maître Obedi Kamala , avocat au barreau du Nord Kivu et activiste des droits humains confirme que la peur touche non seulement les individus, mais aussi les organisations.
« Oui, certains rapports restent dans les tiroirs. Non pas parce que les faits ne sont pas établis, mais parce que leur diffusion peut mettre nos équipes en danger immédiat », dit-il.
Depuis l’occupation de 2025, publier un rapport accusant un acteur présent sur le terrain peut entraîner des menaces directes. Dans des territoires comme Walikale, Rutshuru, ou Masisi, la circulation des armes et le contrôle exercé par les groupes armés compliquent l’accès aux victimes et fragilisent l’indépendance des enquêtes.
« C’est un dilemme constant : visibilité publique ou protection immédiate ? »
« Vous devez parfois adapter votre langage au contexte du contrôle territorial. Sinon, vous exposez vos collaborateurs », explique Maître Obedi Kamala.
Les violations documentées restent graves : massacres de civils, restrictions de circulation, pressions sur la liberté d’expression, entraves à l’éducation. Pourtant, de nombreux faits ne peuvent être rendus publics immédiatement.
« C’est un dilemme constant : visibilité publique ou protection immédiate ? », résume-t-il. L’accès aux victimes est également plus complexe : certaines zones nécessitent des négociations informelles pour obtenir le droit d’entrer. Cette dépendance fragilise l’indépendance des défenseurs et les expose aux pressions locales.
Engagement féminin
Pour les femmes défenseures des droits humains, la menace est encore plus marquée. Celles qui accompagnent des survivantes de violences sexuelles ou documentent ces crimes sont particulièrement exposées.
« Quand une femme défend les autres, elle devient une cible », confie une militante de plus de 20 ans d’engagement et à la tête d’un collectif de plus de 50 associations féminines à l’est du pays.
Avec une voix tremblante, elle évoque des intimidations, agressions à domicile et le risque de violences sexuelles.
« Le message est clair : faire peur pour faire taire. »
Malgré cela, elles poursuivent leur engagement : accueillir les survivantes, organiser des groupes de parole, faciliter l’accès aux soins et au soutien psychosocial. « Abandonner n’est pas une option. Si nous nous taisons, personne ne parlera pour les victimes », dit-elle.
Dans un contexte d’occupation armée, les femmes subissent une vulnérabilité double : en tant qu’activistes et en tant que femmes. « Le message est clair : faire peur pour faire taire », ajoute-t-elle.
Survivre pour continuer
Face à cette situation, Maître Jean-Luc Bahati, avocat au barreau du Nord-Kivu et point focal de la Synergie Ukingo Wetu (« Notre protection » en swahili), insiste sur la nécessité d’adapter en permanence les stratégies de sécurité.
Créée en 2014, Ukingo Wetu est une coalition de huit organisations de défense des droits humains basée au Nord-Kivu. Elle œuvre pour la protection des activistes exposés aux menaces et pour le renforcement des mécanismes d’alerte et de solidarité entre organisations locales. « Dans les zones sous contrôle armé, la prudence n’est pas un luxe, c’est une condition de survie. Limiter les contacts, ne jamais se déplacer seul, préparer un plan d’évacuation et établir un réseau d’alerte fiable sont essentiels », dit-il.
« Priorisez toujours l’anonymisation des témoins et le consentement éclairé des victimes. »
La sécurisation des communications est également prioritaire : protection des données sensibles, anonymisation des sources, usage d’outils chiffrés, gestion prudente des preuves collectées. « Les téléphones et messages peuvent être fouillés à tout moment. Même les métadonnées des photos ou vidéos peuvent vous trahir », explique-t-il.
Documenter reste indispensable, mais la sécurité des victimes prime. « Priorisez toujours l’anonymisation des témoins et le consentement éclairé des victimes, surtout lorsqu’il s’agit de mineurs ou de survivantes de violences sexuelles », rappelle Maître Bahati.
Soutien aux défenseurs exilés
Le point focal de la Synergie Ukingo Wetu (SUWE) interpelle le gouvernement sur la nécessité de mettre en place des mesures concrètes en faveur des défenseurs des droits humains contraints à l’exil dans les zones sous contrôle de l’État. Selon lui, la protection de ces activistes ne peut se limiter à des déclarations d’intention : elle doit se traduire par un accompagnement réel et immédiat.
Maître Jean-Luc Bahati insiste d’abord sur la nécessité d’assurer une protection physique et sécuritaire aux défenseurs récemment déplacés, dont certains vivent toujours sous la menace. Mais cette protection ne saurait être uniquement sécuritaire. Elle doit également s’accompagner d’un soutien humanitaire et social adapté à leur situation : accès à un hébergement sûr, à la nourriture, aux soins médicaux et à un accompagnement psychologique pour ceux qui ont fui précipitamment les zones occupées.
Le point focal plaide aussi pour la facilitation de leur réinstallation et de leur intégration temporaire dans des zones plus sûres, en veillant à préserver leur dignité et leur autonomie. Pour lui, ces défenseurs ne doivent pas être réduits à un statut de victimes passives, mais reconnus comme des acteurs essentiels de la société civile.
« Les activistes déplacés doivent pouvoir vivre en sécurité, poursuivre leur engagement (…) sans perdre leur dignité ni leur autonomie. »
Enfin, il appelle à une collaboration renforcée entre le gouvernement, les ONG nationales et les partenaires internationaux afin de garantir la protection des informations sensibles, notamment celles liées aux victimes et aux enquêtes en cours, et d’éviter qu’elles ne tombent entre de mauvaises mains.
« Les activistes déplacés doivent pouvoir vivre en sécurité, poursuivre leur engagement et bénéficier d’un soutien concret, sans perdre leur dignité ni leur autonomie », souligne-t-il.
Depuis l’occupation de plusieurs entités par le M23 en 2025, le travail pour les droits humains est devenu un engagement sous contrôle armé. L’exil et la clandestinité ne sont pas des stratégies, mais des nécessités imposées par la situation.
Chaque rapport non publié, chaque témoignage différé, chaque relai silencieux est la preuve d’une lutte invisible mais essentielle. Dans ces conditions, défendre les droits humains devient un acte de résistance, un équilibre quotidien entre devoir moral et instinct de survie.




