—  Récits  —

« Larmes au bord de la mémoire » raconte les histoires oubliées de la Syrie

- 8 avril 2026
Dans « Larmes au bord de la mémoire », Ebrahim Mahfoud, écrivain et journaliste syrien, raconte son parcours, de l’emprisonnement à son rôle de porte-voix pour son peuple. © Lailuma Sadid.

Ebrahim Mahfoud, écrivain et journaliste syrien, raconte son parcours, de l’emprisonnement militaire à son rôle de porte-voix pour son peuple. À travers son livre, "Larmes au bord de la mémoire", il cherche à dépasser les récits simplifiés et à offrir une compréhension plus profonde et humaine de l’expérience syrienne, façonnée par la mémoire, la perte, la survie et la responsabilité. Entretien.

Ebrahim Mahfoud est l’auteur de Larmes au bord de la mémoire. Publié à titre d’auteur et accessible gratuitement en ligne depuis le 3 février 2026 (100 pages), cet ouvrage de journalisme littéraire se situe à la frontière entre reportage, témoignage et analyse introspective.

Ce livre n’a pas été publié à des fins commerciales : il a pour seul objectif de témoigner.

© Ebrahim Mahfoud.

Membre d’En-Gaje, l’auteur livre un récit extrêmement douloureux et détaillé de ce qu’il a vécu dans les prisons syriennes. Il explique que la torture n’y était pas un acte occasionnel, mais une pratique systématique et quotidienne visant à briser les êtres humains. Coups, humiliations, famine et privation des droits les plus élémentaires faisaient partie du quotidien, et presque tous les prisonniers y étaient soumis.

« Mon message est simple : derrière chaque guerre, il y a des êtres humains. Des personnes avec des noms, des familles, des rêves et des douleurs. Ce que l’on voit dans les médias n’est qu’une petite partie de la réalité. »

Cependant, ce qui l’a le plus marqué reste les exécutions. Des détenus étaient pendus sans aucun procès équitable, souvent sans explication. Ces exécutions se déroulaient comme si la vie humaine n’avait aucune valeur, sans émotion, sans hésitation, et sous les yeux des autres prisonniers. Il souligne que ces moments engendraient non seulement la peur, mais aussi une profonde forme d’insensibilité et de choc, la mort devenant quelque chose d’ordinaire et de répétitif.

« Écrire était aussi une manière de survivre. Si je n’exprimais pas ce que j’avais vécu, cela me détruirait intérieurement. Ce livre est donc à la fois un message pour les autres et une façon de continuer à vivre. »

Pour lui, ces expériences ne sont pas seulement des souvenirs, mais des blessures durables qui ont transformé à jamais sa perception de l’humanité et de la valeur de la vie.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre ?

« L’idée est née de quelque chose de très simple mais qui m’a profondément choqué. En vivant en Europe, j’ai rencontré de nombreuses personnes en Belgique, en Italie, en Allemagne, en France et ailleurs. Lorsqu’elles apprenaient que j’étais syrien, elles me posaient des questions sur la Syrie. Je pensais qu’elles avaient une connaissance de base, mais j’ai découvert que beaucoup ne savaient pas réellement ce qui s’était passé. Leur compréhension se limitait souvent à ce qu’elles voyaient dans les médias, réduite à une « guerre civile » ou à un conflit entre un régime et des terroristes.

« L’écriture est devenue à la fois une nécessité personnelle et un devoir moral. »

Mais la Syrie est bien plus complexe que cela. Il y a des histoires humaines, des émotions, des luttes quotidiennes et des réalités qui ne sont jamais montrées. J’ai ressenti une responsabilité intérieure. Je ne pouvais pas rester silencieux. Je voulais offrir ici une autre perspective, plus proche de la vérité ou du moins d’une partie de celle-ci. En même temps, l’écriture n’était pas seulement destinée aux autres. C’était aussi pour moi. Après tout ce que j’ai vécu, j’avais besoin d’un moyen de m’exprimer, de survivre, de donner un sens à mon expérience. L’écriture est devenue à la fois une nécessité personnelle et un devoir moral. »

De quoi parle-t-il ?

« Le livre est un mélange de journalisme et de narration. Il est structuré en quatre chapitres principaux, chacun abordant un aspect différent de l’expérience syrienne. Le premier chapitre traite de mon passage dans la prison de Palmyre. Il contient cinq récits basés sur ce que j’ai vu, ressenti et compris durant ces mois. Ce n’est pas seulement mon histoire, mais aussi celle des personnes autour de moi et de ce que signifie perdre sa dignité humaine.

Le deuxième chapitre se concentre sur des personnes ayant survécu à la proximité de la mort. Ce sont des témoignages puissants de personnes qui ont été à la frontière entre la vie et la mort et qui ont réussi à revenir. Leurs récits montrent à la fois la brutalité de la guerre et la force de la survie humaine.

« Le dernier chapitre est composé de nouvelles. Plus émotionnelles, parfois issues de l’imagination mais toujours ancrées dans des faits réels. »

Le troisième chapitre est plus journalistique. Il rassemble des reportages réalisés dans des pays frontaliers comme le Liban et la Turquie, où vivent de nombreux réfugiés syriens. Il explore leur quotidien, leurs difficultés et la réalité du déplacement.

Le dernier chapitre est composé de nouvelles. Plus émotionnelles, parfois issues de l’imagination mais toujours ancrées dans des faits réels, elles abordent la mort, la perte et la douleur invisible portée par les familles et les communautés. »

Vous mentionnez la prison. Quand avez-vous été emprisonné et pourquoi ?

« J’ai été emprisonné entre 1997 et 1998 pendant mon service militaire obligatoire. La raison n’était pas politique au départ. C’était quelque chose de très simple qui est devenu très grave. J’ai eu un conflit avec mon supérieur après qu’il a insulté ma mère. Pour moi, c’était inacceptable. J’ai réagi, et pour cela j’ai été puni. Dans ce système, de petites choses peuvent devenir très importantes. J’ai été envoyé en prison pendant six mois. À ce moment-là, je ne savais pas que cette expérience allait changer ma vie. Ce n’était pas seulement une punition, mais une introduction à un monde caché que beaucoup ne voient jamais. »

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant votre détention ?

« On s’attend souvent à ce que je parle de la torture physique et oui, elle existait. Mais ce qui m’a réellement choqué est plus profond : la perte totale de la valeur de la vie humaine. J’ai vu des personnes tuées devant moi sans hésitation, sans émotion, comme si cela ne signifiait rien. Il n’y avait aucune réaction, aucune humanité. Les êtres humains semblaient être devenus des objets. Même les animaux sont parfois traités avec plus de compassion. C’est cela qui m’a marqué : la capacité d’un système à réduire une personne à rien. Ce souvenir ne m’a jamais quitté et a été l’une des principales raisons qui m’ont poussé à écrire. »

Comment cette expérience a-t-elle influencé votre écriture ?

« En 2007, j’ai passé une journée en prison pour avoir critiqué le régime. De retour chez moi, j’ai écrit tout ce que je portais en moi, les images, les sons, les sensations presque sans réfléchir. Le lendemain, un ami a lu mon texte et m’a dit : « C’est puissant. Le monde doit voir cela. » Ce moment a tout changé. J’ai compris que mes mots pouvaient porter la voix de ceux qui ne pouvaient pas parler.

« Avec le temps, j’ai compris que raconter des histoires ne consiste pas seulement à décrire des faits, mais à transmettre des émotions, des souvenirs et des vérités souvent ignorées. »

 

Je n’ai pas décidé immédiatement de devenir écrivain. Cela s’est fait naturellement. J’ai envoyé mon texte à une publication, et il a été accepté. Cela m’a montré que mon expérience pouvait avoir un sens au-delà de moi-même. Depuis, je n’ai jamais cessé d’écrire. Avec le temps, j’ai compris que raconter des histoires ne consiste pas seulement à décrire des faits, mais à transmettre des émotions, des souvenirs et des vérités souvent ignorées. »

Quel type d’histoires racontez-vous ?

« Les histoires sont très variées. Certaines viennent directement de mon expérience, comme la prison. D’autres proviennent de personnes que j’ai rencontrées ou d’événements dont j’ai été témoin indirectement. Parfois, j’utilise aussi l’imagination pour reconstruire des réalités émotionnelles.

L’une des histoires les plus marquantes est celle d’une fillette de sept ans lors d’un bombardement. Coincée dans un immeuble détruit, elle a protégé sa petite sœur d’un an et demi pendant des heures sous les décombres. Elle n’a jamais lâché prise. Les secours ont réussi à sauver le bébé, mais la fillette est morte peu après. Elle a tout donné pour la protéger. Cette histoire symbolise l’innocence, le sacrifice et l’amour au cœur de la destruction. Même dans les pires moments, l’humanité existe encore.

« Dire la vérité, même quand c’est dangereux, est pour moi un devoir. Si nous cédons à la peur, rien ne changera. »

Cette histoire est devenue un symbole : celui du courage et de la responsabilité, mais aussi de la résistance civile face à l’injustice. Je sais qu’elle n’est pas unique. Des milliers d’autres restent enfouies et oubliées. C’est pourquoi je continue à raconter ces histoires, notamment à travers un projet de documentaire. »

Avez-vous exprimé des critiques, notamment envers le pouvoir actuel ?

« Oui. Un article critique que j’ai écrit il y a quelques années a entraîné des menaces indirectes envers ma famille en Syrie. On m’a demandé de me taire. Malgré cela, je n’ai pas arrêté. Dire la vérité, même quand c’est dangereux, est pour moi un devoir. Si nous cédons à la peur, rien ne changera. »

Avez-vous aussi travaillé sur des documentaires ?

« Oui, j’ai travaillé sur un documentaire consacré à quatre Syriens ayant survécu à des situations proches de la mort. Chaque histoire était unique, mais toutes étaient liées par un même thème : survivre contre toute attente. Le tournage s’est déroulé dans différents lieux, notamment en Allemagne et en Syrie, avec l’aide de mon équipe sur place.

Malheureusement, le documentaire n’a jamais été publié officiellement, en raison de difficultés logistiques et de conditions extérieures. Malgré cela, cette expérience a été essentielle dans mon parcours. »

Comment votre livre a-t-il été réalisé et traduit ?

« J’ai utilisé des outils disponibles pour traduire le livre en français, avec l’aide d’amis pour la relecture. Je n’avais pas les moyens financiers d’engager des professionnels, donc j’ai appris progressivement. C’était difficile, mais aussi très enrichissant. Cela a rendu le livre encore plus personnel. Mon objectif n’a jamais été le profit, mais de rendre ces histoires accessibles. »

Votre expérience en Europe a-t-elle changé votre mission ?

« Oui, profondément. Dans le monde arabe, les gens connaissent déjà la situation syrienne. En Europe, ce n’est pas le cas. J’ai compris que mon rôle n’était pas seulement de témoigner, mais aussi d’expliquer, de contextualiser et d’humaniser. Je me trouve entre deux mondes : celui qui a vécu les événements et celui qui ne les connaît qu’à distance. Cela donne un nouveau sens à mon travail. »

Envisagez-vous de retourner en Syrie ?

« Oui, notamment parce que ma mère est très malade. Mais la situation est risquée. J’ai écrit des textes critiques, et je ne sais pas comment je serais accueilli. Malgré cela, je ressens le devoir d’essayer. »

Comment ce parcours vous a-t-il transformé ?

« Mon parcours a été marqué par la souffrance, mais aussi par le sens. J’ai perdu des amis et vécu des choses difficiles à décrire. Aujourd’hui, je vois ma vie comme une responsabilité : porter ces histoires pour ceux qui ne peuvent plus les raconter.

Quel est votre message principal aux lecteurs ?

« Mon message est simple : derrière chaque guerre, il y a des êtres humains. Des personnes avec des noms, des familles, des rêves et des douleurs. Ce que l’on voit dans les médias n’est qu’une petite partie de la réalité.

Pour moi, écrire était aussi une manière de survivre. Si je n’exprimais pas ce que j’avais vécu, cela me détruirait intérieurement. Ce livre est donc à la fois un message pour les autres et une façon de continuer à vivre. »