À Cannes, un cinéma en exil
La 79ᵉ édition du Festival de Cannes a été un point de rencontre de vies déplacées. De l’Iran à la Palestine, de la Russie à la RDC, de nombreux réalisateurs en exil ont porté leur art sur l’une des plus grandes scènes du cinéma mondial avec pour toile de fond les guerres, les régimes autoritaires et les crises politiques qui les ont éloignés de leurs pays.
Cet article a été publié sur « Voix en exil » le 28 mai 2026.
Derrière les hôtels luxueux, les tapis rouges et les flashs des photographes, une atmosphère émue régnait cette année dans certains coulisses du festival de Cannes. ‘Mémoire’ était l’un des mots d’ordre. En effet, pour plusieurs des cinéastes mis à l’honneur par cette 79ᵉ édition, le cinéma est une manière de maintenir leur lien avec un pays quitté, et de faire entendre des voix que d’autres tentent de silencier.
L’un des films les plus commentés du festival fut Minotaure du réalisateur russe Andrey Zvyagintsev. Installé depuis plusieurs années en France, il a fui la censure et les menaces de mort de la dictature poutinienne. Sa présence à Cannes était aussi cinématographique que politique: il explore dans son art la solitude de l’individu face à un État qui écrase, et qui rend la peur omniprésente. Son film, décrit parVanity Fair comme “une allégorie de l’effrondrement moral d’une nation toute entière”, a remporté le Grand Prix du Festival.

Autre voix marquante du festival, la réalisatrice iranienne Pegah Ahangarani avec son film Viendra la révolution. Exilée à Londres depuis plusieurs années, elle y raconte la mémoire des résistances iraniennes et la lutte des femmes dans son pays. Lors d’une courte conversation improvisée au Palais des Festivals, Ahangarani me confie :
« En tant que femme ayant échappé au régime des mollahs et cinéaste en exil, j’essaie d’être la voix des femmes restées là-bas. Le simple fait d’avoir pu amener cette histoire sur une plateforme comme Cannes me rend profondément heureuse. »
Ses mots résument parfaitement l’émotion qui traversait cette édition, chez ces cinéastes pour qui faire un film permet d’alimenter un espoir collectif.

Dans la section Un Certain Regard, Congo Boy du réalisateur Rafiki Fariala s’est imposé comme l’un des films les plus bouleversants du festival. Né dans une famille ayant fui la guerre en République démocratique du Congo pour se réfugier en République centrafricaine, Fariala a grandi dans l’instabilité. Dans un entretien exclusif qu’il m’a accordé à Cannes, il explique ce que représente pour lui le fait de faire du cinéma loin de son pays :
« Pour moi, c’est d’abord une grande fierté. Déjà, pour un réalisateur africain, faire financer un film est difficile, et encore plus quand on est réfugié. Souvent, on attend de nous des films adaptés au regard occidental, mais il était important pour moi de garder ma culture et mes valeurs dans Congo Boy.
Être à Cannes est une responsabilité mais aussi une vitrine. Les films centrafricains sont rares ici. Cela nous permet de montrer que nous existons, malgré l’exil et les difficultés. Aujourd’hui, je suis fier d’être là et de porter cet espoir à travers le cinéma. »
Les paroles de Fariala mettent en lumière une question souvent évoquée durant le festival : dans l’industrie mondiale du cinéma, les cinéastes réfugiés sont encore fréquemment poussés à simplifier ou adapter leurs récits au regard occidental. Une nouvelle génération de réalisateurs tente au contraire d’affirmer pleinement son identité culturelle.

Le réalisateur palestinien Rakan Mayasi faisait lui aussi partie des cinéastes remarqués cette année avec Yesterday the Eye Didn’t Sleep. Son film, qui se déroule dans un village bédouin à la frontière entre la Palestine et le Liban, raconte des existences suspendues à la guerre, à l’attente et au déracinement. La violence, rarement frontale, se lit dans les visages fatigués et les gestes interrompus.
La réalisatrice haïtienne Géssica Généus a également marqué le festival avec Marie Madeleine, film tourné en créole haïtien qui met en scène la rencontre d’une femme prostituée avec un pasteur évangéliste. Dans plusieurs interviews, elle explique qu’en Haïti, tourner un film revient parfois à “survivre”. Poésie d’un pays blessé, l’oeuvre saluée de Généus ne réduit pourtant “pas son pays à la violence”, analyse une critique; mais risque une certaine binarité selon une autre.
Le cinéaste iranien Asghar Farhadi était quant à lui présent en compétition avec Histoires parallèles. Même s’il ne vit pas officiellement en exil, les pressions politiques en Iran l’ont progressivement conduit à produire davantage de films à l’étranger. Son film aux nombreuses têtes d’affiches dont Pierre Niney, Virginie Efira, Isabelle Huppert, Vincent Cassel, Catherine Deneuve, “joue avec nos attentes inconscientes, projetées sur le film d’auteur ‘à la française’”.

Enfin, parmi les présences remarquées cette année figurait le réalisateur syro-kurde Lauand Omar. Sa série d’horreur satirique Bitten Soon a été sélectionnée au Fantastic Pavilion Vertical Cinema Showcase du Marché du Film. Aujourd’hui installé entre l’Allemagne et le Mexique, Omar m’a confié que pouvoir créer en exil et présenter son projet à Cannes représentait pour lui “un immense bonheur”.

Beaucoup des cinéastes en exil présents à Cannes cette année partageaient le désir de préserver une mémoire. Le festival aura rappelé que certains des récits les plus puissants du cinéma contemporain naissent chez celles et ceux qui ont quitté leur maison, sans pour autant perdre leur voix.
Mais réduire leurs œuvres à l’exil serait desservir leur complexité et leur richesse. Ces films visent finalement à montrer des facettes universelles de l’art et de l’expérience humaine: la beauté d’une langue, les images d’une enfance, le flou d’un souvenir, et la nécessité d’affirmer une identité toute entière.




