—  Récits  —

D’amour et d’exil

- 17 juin 2026
Mursal Sayas à la conférence INSPIRE by SINGA, le 19 mars 2026. Photo: ©Roxane Mo.

Que dire de l'amour lorsqu'il n'a pas le droit d'exister ?

Cet article a été publié sur « Voix en exil » le 4 juin 2026.

J’ai récemment été invitée à parler d’amour au Musée d’Orsay.

On m’a demandé d’ouvrir la conférence-spectacle ‘Aimer est un verbe d’action’ organisée par l’ONG SINGA. Huit minutes de prise de parole, en français, sans notes. J’ai accepté… puis j’ai paniqué.

Je parle en public depuis des années ; des droits humains, des femmes et du féminisme, de la paix, des migrations, de la résilience, de la justice, de la démocratie, de l’Afghanistan, de la liberté. Je suis souvent intervenue pour parler de mon livre, Qui entendra nos cris ? Mais personne ne m’avait jamais demandé de parler d’amour. Encore moins devant un large public. Une question m’a poursuivie pendant des jours : comment parler d’amour lorsqu’on vient d’un endroit où aimer est interdit ?

En Afghanistan, l’amour n’est pas quelque chose dont on parle librement. On le cache plus souvent qu’autre chose; il est surveillé, contrôlé, jugé, puni. Il est vu par beaucoup comme honteux, surtout pour les femmes. Pour les personnes non mariées, aimer ou faire l’amour est considéré comme haram. Même pour les couples mariés, les gestes d’affection en public — se toucher ou s’enlacer — peuvent être vus comme inappropriés.

Et pourtant, comme partout ailleurs, nous grandissons entourés d’histoires d’amour.

Layla et Majnun

En Occident, il y a Roméo et Juliette. Chez moi, il y a Layla et Majnun : deux amants séparés par leurs familles, dont l’amour obsessif, poétique et fou se termine dans la douleur. Peut-être est-ce pour cela que, pendant longtemps, j’ai cru que l’amour devait faire souffrir — s’il ne semblait pas tragique, alors il n’était pas réel.

Dans ma région, nous avons aussi grandi, que nous en ayons conscience ou non, dans l’écho des vers de Rabia Balkhi, l’une des premières poétesses du Xe siècle. En plus d’être celle d’une artiste qui a marqué son époque, son histoire est aussi celle d’une femme assassinée pour avoir osé être libre d’aimer. On raconte qu’elle est tombée amoureuse de Bakhtash, servant alors qu’elle était princesse. Son frère Hares l’aurait tuée dans son bain, et la légende dit qu’elle écrivit un dernier poème avec son propre sang.

Je pense souvent à elle malgré les siècles qui nous séparent. Sa vie est encore douloureusement proche de celles de nombreuses femmes aujourd’hui, victimes de féminicides et d’autres formes de violence, en Afghanistan comme partout dans le monde, souvent faussement au nom de l’amour.

Enfin, y a d’autres récits d’amour que nous connaissons tous: ceux des princesses Disney, un prince sur son cheval blanc, un baiser qui réveille une femme sans son consentement — comme si, sans l’amour d’un homme, nous cesserions simplement d’exister.

Pendant des années, j’ai porté toutes ces images en moi. Et pendant des années, j’ai cru que si ma vie ne ressemblait pas à ces histoires, alors j’avais raté l’amour. Mais la vie — surtout la mienne — avait d’autres projets.

Avant l’exil, lorsque j’étais encore à Kaboul, l’amour avait un autre visage. Il vibrait comme une musique, dans les petits moments ordinaires, dans les chansons de Nyaz Nawab qu’on chantait avec mes enfants en voiture, dans ces vers de Hafez que je me répétais :

« Je ferai de mes yeux une mer et jetterai ma patience dans le désert,

Et dans cette entreprise, je jetterai mon cœur dans la mer.

De mon cœur étroit et pécheur, je laisserai monter un soupir,

Un soupir qui mettra le feu aux péchés d’Adam et Ève.

La source du bonheur se trouve là où est l’être aimé ;

Je m’efforce de me jeter vers cet endroit.

Défais l’attache de ta robe, ô lune couronnée de soleil,

Afin que, comme tes cheveux, je puisse déposer ma tête égarée à tes pieds. »

(Traduction : Peter Avery & John Heath-Stubbs)

À cette époque, l’amour semblait proche. Tangible. Vivant. Je croyais m’émanciper du patriarcat et des traditions restrictives en conduisant ma propre voiture, en chantant à voix haute, en m’exprimant sans peur, en gagnant mon propre argent et en le dépensant comme je le voulais, en ne portant pas le voile. Je pensais me libérer à travers ces petits gestes. Je riais sans savoir à quel point ces instants étaient fragiles.

Puis vint 2021, le retour des talibans et l’effondrement de tout ce qui m’était familier. L’exil. La séparation. La disparition du foyer que je connaissais — et avec lui, de la vie que j’avais construite.

L’amour, qui ressemblait autrefois à une chanson, devint absence. Il devint une blessure qui ne se referme jamais complètement.

Marcher librement

Aujourd’hui, je marche dans Paris. Je traverse le Pont des Arts. Je me perds dans le Louvre, un endroit qui semble parfois irréel, comme une scène de Midnight in Paris. Il y a quatre ans, je n’aurais jamais imaginé être ici. Et pourtant, me voilà. Mais mon esprit voyage ailleurs — vers Kaboul, vers un futur qui n’existe pas encore, vers cette idée simple et impossible qu’un jour je pourrai à nouveau marcher librement dans ses rues et y aimer ouvertement.

L’espoir me semble mince de trouver le grand amour en exil. Les barrières sont nombreuses: autre langue, autre culture, et ce fossé immense entre celle que j’étais et celle que je suis. Ce dernier me paraît trop grand pour être pleinement compris par quelqu’un, qu’il soit ici ou là-bas.

Mais qu’à cela ne tienne, j’ai bien d’autres formes d’amour pour me soutenir au quotidien. L’amour en féministe, par exemple, celui de me définir selon mes propres termes, d’affirmer ma propre humanité. C’est cruellement souvent celui-là qu’on nous reproche, nous disant qu’il nous rend “moins féminines” et incapables d’aimer. C’est tout le contraire. Il permet de laisser éclore un amour plus conscient et intentionnel, enraciné dans la dignité.

 » Il y a autant de misogynes dans le monde qu’il y a de cheveux sur la tête des femmes. Alors ma fille peut bien être féministe. »

L’amour de ma mère, aussi, qui m’envoie de petits cadeaux par toute personne voyageant depuis l’Afghanistan — des objets qui portent l’odeur de ses mains et la mémoire de la maison. L’amour de mon père, religieux et traditionnel, debout parmi d’autres hommes, qui déclare avec fierté :  » Il y a autant de misogynes dans le monde qu’il y a de cheveux sur la tête des femmes. Alors ma fille peut bien être féministe. »

L’amour n’est pas toujours ce qu’on nous apprend qu’il devrait être. Il n’est pas toujours grandiose ou dévorant. Finalement, les formes d’amour les plus durables dans ma vie sont aussi les plus simples. L’amour, c’est ce qui met du miel dans mes jours amers. C’est cette petite lumière persistante qui ne peut pas tout, mais qui me permet de continuer.

Avant, je pensais que l’amour était une histoire dans laquelle on entrait. Maintenant, je sais que c’est quelque chose que l’on porte en soi. Et parfois, lorsque tout le reste nous est arraché, c’est notre seule manière de survivre.