—  Belgique  —

Justice : salle de la « Pyramide inversée », où le destin humain bascule du sommet vers l’abîme

- 13 mai 2026
« Cette salle n’est qu’une immense table où l’on dévore des vies et où l’on digère des faits. » © Ebrahim Mahfoud.

54. C'est le chiffre qui n'a cessé de m'échapper dans les méandres du Palais de Justice de Bruxelles, ce labyrinthe de pierre conçu pour engloutir l'individu et lui signifier sa propre insignifiance. J'ai interrogé trois avocats aux robes noires flottantes. Ils passaient près de moi comme des ombres pressées, me donnant des directions contradictoires avec une froideur professionnelle, comme s'ils exerçaient l'art de l'esquive même en dehors de l'audience. Dix minutes d'errance ont suffi pour me faire comprendre qu'à Bruxelles, l'accès à la Justice ne commence pas à la barre, mais par votre capacité à ne pas vous perdre dans des couloirs qui semblent vouloir vous empêcher d'arriver.

Bruxelles. Palais de Justice. À l’intérieur de la salle 54, le temps avait déjà commencé sa course. La parole était au juge : un homme sexagénaire aux cheveux clairsemés, portant des lunettes aux montures noires et carrées, telles deux fenêtres ouvrant sur des dossiers interminables. À sa droite, siégeait une femme d’une élégance africaine absolue, ses longues tresses descendant avec dignité sur sa robe noire. Ce rabat blanc sous son menton, qui m’évoquait alors une « serviette de table », m’apparut comme un rappel symbolique : cette salle n’est qu’une immense table où l’on dévore des vies et où l’on digère des faits.

La salle est vaste, entourée de six portes en bois silencieuses et de lustres jaillissant des murs en forme de branches de roses à trois têtes — une lumière qui tente désespérément de briser la sévérité du vieux bois. Mais l’étrangeté ne résidait pas dans l’ornementation, mais dans l’ingénierie. Contrairement à tous les tribunaux que j’ai connus, les bancs ne montaient pas en gradins pour permettre à chacun de voir, mais descendaient vers le bas. Une pyramide inversée qui commence au sommet de l’estrade du juge pour finir au dernier rang, contre le mur. Une architecture qui impose l’humilité, ou peut-être la noyade. À l’arrière, contre le mur principal, de petits sièges et des chaises éparpillés sans ordre semblaient former un coin dédié aux curieux de mon espèce, venus observer comment le destin humain bascule du sommet vers l’abîme.

Verdict sans appel

Sous cette pyramide, se tenait un homme d’une cinquantaine d’années aux traits acérés, tel un « chef d’orchestre » d’une marche funèbre. Sa fonction : nous faire taire. À deux reprises, il réprima les chuchotements de mon amie journaliste qui tentait désespérément de me traduire le jargon juridique qui m’était inconnu, ou de me reprocher mon retard. Pourtant, malgré mon analphabétisme en français, je lisais une autre langue, bien plus sincère : le langage corporel.

Lorsque le juge a prononcé sa décision, je n’ai pas eu besoin de dictionnaire. J’ai vu les visages des prévenus virer au rouge vif, cette couleur du sang qui fuit le cœur pour monter aux traits sous la pression du choc. J’ai vu l’avocat ôter ses lunettes et les remettre quatre fois en quelques minutes, un geste nerveux et répétitif, comme une tentative ratée d’effacer une réalité qu’il ne voulait pas voir. Le verdict était sans appel, augurant de prisons proches ou de lourdes amendes.

Mais le paradoxe s’est incarné dans ce trio de femmes au deuxième rang, du côté de l’accusation. Elles échangeaient des murmures suspects et des regards indignés. Elles n’avaient pas l’air de victorieuses. Quelle est cette décision qui brise l’accusé avec amertume sans pour autant rassasier l’accusation ? C’était comme si le tribunal, à cet instant, n’avait pas distribué de la justice, mais des « déceptions égales » à tout le monde, nous laissant dans cette salle inclinée vers le bas, nous interrogeant sur la vérité perdue entre le marteau du juge et les soupirs des femmes révoltées.

Cinq minutes pour comprendre

Nous avons laissé la porte de la salle 54 à son silence boisé, mais l’air dans les larges couloirs du Palais de Justice n’était pas plus léger. Mon amie journaliste s’est arrêtée, s’est tournée vers moi et a commencé à déverser dans mon oreille le poids de ces minutes que j’avais passées dans une « ignorance linguistique totale ». Là, dans le couloir froid, les masques sont tombés : l’accusation était l’exploitation sexuelle d’un mineur de moins de quatorze ans.

Elle m’expliqua comment ces deux hommes quadragénaires, autrefois « figures rassurantes » dans la vie du jeune Maxime (prénom d’emprunt), s’étaient transformés en prédateurs pratiquant l’art de l’emprise. Le crime n’était pas l’acte d’un instant, mais un mécanisme destructeur transformant la victime en « débitrice » de son existence envers ceux qui violaient son corps. Je comprenais enfin ce rouge sur leurs visages : le juge avait tranché. Trois ans de prison ferme pour chacun, avec une mise à disposition du Tribunal de l’application des peines (TAP) pour cinq années supplémentaires, afin de garantir une surveillance aux conditions strictes.

Mais les faits portaient en eux l’acidité insupportable de la loi. Mon amie m’apprit que le tribunal avait abandonné l’accusation de détention de matériel pédopornographique. Ces fichiers extraits du « Dark Web » n’étaient techniquement pas des mineurs au sens strict du terme, offrant à la défense une victoire aussi petite qu’amère. Voilà le mystère des regards des trois femmes : leur amertume ne venait pas d’un acquittement, mais de cette « clémence procédurale ». En vertu du droit belge, bien que la peine soit « ferme », les condamnés ne sont pas conduits en cellule immédiatement. Ils quitteraient le bâtiment ce jour-là en attendant des arrangements ultérieurs, avec l’obligation d’indemniser Maxime et de suivre un traitement psychologique obligatoire.

L’art du café sucré

Dans le grand hall, cette place de marbre qui engloutit les sons, Vincent Lurquin était assis derrière une large table en bois, sous la lueur d’une lampe solitaire ressemblant à un champignon ayant poussé au mauvais endroit. Il ne s’entourait pas de l’aura de grandeur attendue ; il tenait un gobelet de café en carton, remuant le sucre avec une spatule en bois, un geste spontané qui brisait le stéréotype des intellectuels se targuant de l’amertume de leur café noir. Lurquin boit son café sucré, peu lui importe que cela égratigne sa prestance académique devant les passants.

C’est un homme aux traits fins, aux cheveux qui retombent avec lassitude sur les côtés, et dont les larges lunettes brunes lui donnent l’air d’un sage scrutant l’au-delà des lignes. Mais le détail qui m’arrêta fut sa main gauche : une alliance qui pressait son doigt avec force, comme si elle faisait partie de son tissu vivant, signe d’une fidélité ancienne pour un homme qui sacralise les liens dans un lieu conçu pour les déchirer.

Alors que mon amie me présentait à lui avec son ton assuré : « Un journaliste syrien, étudiant en Master à l’IHECS, qui réalise un exercice sur la chronique judiciaire », Lurquin leva les yeux de son café. Nos regards se sont croisés derrière ses verres épais. Son sourire semblait accueillir un élève venu observer comment le destin humain se façonne en formules juridiques. Il n’avait que cinq minutes avant de repartir plaider un autre sort, cinq minutes pour m’expliquer comment on peut porter dans sa sacoche en cuir tout ce poids tragique en gardant son calme.

« Défendre n’est pas seulement une condition de la justice, c’est une condition de notre humanité. »

Mon amie posa la première question en mon nom : « En tant qu’avocat, estimez-vous que défendre toute personne, quels que soient ses actes, est une condition de la justice — ou comporte-t-il un risque pour celle-ci ? »

À ces mots, il marqua un silence. Ses yeux ne fixaient plus rien, il regardait sa main posée sur un exemplaire du journal « Le Monde », pesant ses mots. Il soupira profondément et répondit : « C’est une condition nécessaire de la justice, quel que soit le crime établi. Nous ne le faisons pas pour adopter une cause, mais parce que tout le monde doit avoir une défense. Même pour les accusés des pires crimes, les défendre n’est pas seulement une condition de la justice, c’est une condition de notre humanité. »

Ma seconde question fut : « Comment décririez-vous le sentiment d’évoluer dans les couloirs du palais de justice en portant, dans votre dossier, une part du destin d’une personne ? »

Ici, ses traits changèrent totalement. Il sourit largement, comme soulagé par une question touchant au cœur de son métier : « C’est une belle définition et une immense responsabilité. » Puis il se tourna vers moi et ajouta avec fermeté : « Quand un avocat accepte une défense, il doit aller jusqu’au bout. On peut accepter ou refuser, mais on ne peut pas nuire à celui qu’on défend. On dit que les avocats parlent beaucoup, mais avant tout : ils écoutent ! Nous portons dans nos dossiers une part du destin de la personne, mais nous ne sommes pas seuls à jeter les dés. »

Des artères de pierre silencieuses

Lurquin n’était pas seulement un avocat mettant fin à une rencontre fortuite. Il incarnait le contraste frappant de cet édifice. Un homme vêtu d’un noir funèbre mais insistant sur la douceur du sucre dans son café, comme pour résister à l’amertume des vérités qu’il transporte. Il nous quitta pour rejoindre un autre destin, traînant derrière lui sa robe qui, dans le long couloir, semblait être une extension des ombres denses habitant les recoins du Palais.

Je restai avec mon amie dans ce hall immense, où les chemins bifurquent comme des artères de pierre silencieuses. Je levai les yeux vers le plafond vertigineux qui vous donne l’impression de n’être qu’un point dans les marges de la justice, puis je me souvins de la pyramide inversée de la salle 54. Cette architecture qui ne vous élève pas vers le ciel mais vous tire vers le bas, vers une confrontation inévitable avec les pentes morales les plus escarpées.

Dehors, Bruxelles menait sa vie avec froideur, loin des « branches de roses » métalliques qui éclairent l’obscénité du « Dark Web » à l’intérieur. Je sortis emportant avec moi ce paradoxe : un café au sucre amer, une justice qui rend un verdict mais prive de la guérison, et un bâtiment conçu pour que tout le monde s’y perde, tout comme la vérité s’égare dans la distance séparant le texte de la loi de l’idée de justice.

Cet article, sous forme de chronique judiciaire, a été réalisé dans le cadre d’un exercice du Master 60 de l’IHECS.