—  Récits  —

Libye : « J’ai parcouru des kilomètres sans faire un seul pas en avant »

- 14 janvier 2026
« Pendant un an et demi, j’ai vécu dans une pièce coupée du monde extérieur, recevant ma nourriture par une petite fenêtre. » Photo d’illustration générée via l’IA par l’autrice. © D.R.

Jeune femme libyenne vivant en Belgique depuis quelques années, la journaliste et écrivaine Yosr Amira (nom d'emprunt) livre un récit sans fard de ses souffrances dans son pays natal. Sa plus grande force : sa détermination. Elle est membre de l'ASBL En-GAJE.

« Enfant née dans un harem, je savais instinctivement que vivre, c’était ouvrir des portes closes, regarder au-delà des apparences, sortir. La vie, c’est transcender », écrivait l’autrice marocaine, Fatima Mernissi, décrivant dans son ouvrage « Rêves de femmes : une enfance au harem », une existence mesurée par le mouvement, non par le progrès, et par le fait de se situer à l’intérieur des contraintes, non en dehors.

Je n’ai pas compris cette phrase de manière théorique, mais je l’ai plutôt vécue physiquement.

« Mon enfance a été marquée par une séparation brutale entre nous et nos frères. »

J’ai grandi dans un foyer en Libye où les femmes étaient considérées comme impures. Mon père imposait des règles strictes à chaque détail de la vie quotidienne, et il était clair dès le départ que pour une femme, la vie rimait avec obéissance. Nous n’avions le droit d’entrer dans les toilettes des hommes que pour faire le ménage, et utiliser leurs couverts était considéré comme une transgression impardonnable. Mon enfance a été marquée par une séparation brutale entre nous et nos frères, où chaque genre avait ses limites, chaque action son importance, et chaque erreur une double punition.

À seize ans, j’ai été brutalement et honteusement violée, ce qui a entraîné la naissance d’un enfant. Ce qui s’est passé n’a pas été considéré comme un crime, mais plutôt comme un « crime d’honneur ». J’étais la seule accusée dans cette affaire, tandis que le violeur a été acquitté parce qu’il était un homme, et donc au-dessus de tout soupçon. J’ai subi les pires sévices, j’ai été battue, et je n’ai reçu aucune aide, ni de ma famille ni de la justice. Depuis mon adolescence, je paie le prix de deux crimes que je n’ai pas commis, et j’en subis encore les conséquences sur ma santé mentale et physique.

Mon enfant m’a été enlevé et officiellement enregistré comme le fils de mon père, dans le cadre d’une procédure visant à me priver définitivement de lui, même si j’ai tenté de faire valoir mes droits devant la loi.

Après cet « incident », la haine de mon père envers les femmes s’intensifia et les restrictions qui m’étaient imposées devinrent si sévères que je fus privée de liberté et d’éducation. Pendant un an et demi, j’ai vécu dans une pièce coupée du monde extérieur, recevant ma nourriture par une petite fenêtre. Cette pièce ressemblait à une cellule de prison et j’avais peur même de regarder par cette étroite fenêtre, de crainte que mon père ou l’un de mes frères ne me voient et ne m’infligent de nouvelles privations, et ne privent mon enfant, qui m’avait été arraché de force, de tout.

« J’ai appris à feindre l’obéissance et la soumission pour survivre. »

Quand je suis sortie de cette prison, ce n’était pas la libération, mais un transfert dans une autre. On m’a emmenée dans une ville lointaine et mariée de force à un homme âgé. Je me suis retrouvée mariée contre mon gré et j’ai subi les pires sévices physiques et verbaux. Il savait ce que j’avais enduré et me considérait comme « déshonorante » parce que je n’étais pas vierge. Je n’ai pas pu supporter de vivre avec lui plus de quelques mois avant de divorcer et de retourner dans la pièce fermée à clé, qui n’était en réalité qu’un débarras pour les meubles et les vieux objets, mais qui était une autre prison dans la maison de mes parents et de mes frères.

Cette fois, j’ai appris à feindre l’obéissance et la soumission pour survivre. Peu à peu, j’ai trouvé du réconfort dans ma solitude. Des livres appartenant à mon frère étaient posés dans cette chambre, et j’ai commencé à lire et à écrire un journal intime. Plus tard, j’ai acquis un téléphone portable, que j’utilisais en secret, et grâce à lui, j’ai découvert le monde de la culture en ligne, des journalistes avec des voix indépendantes. Dans cet espace confiné, la lecture a ouvert des horizons que mon corps était incapable d’atteindre, et l’écriture a rendu une voix que je croyais perdue. De là est née ma passion pour la culture, pour la philosophie et pour tout ce qui donne à l’esprit le pouvoir de résister. Je ne voyais plus le monde tel qu’il m’était imposé, mais tel qu’il pouvait être repensé.

Fatima Mernissi, le sauvetage

Pendant cette période, j’ai regardé une émission de télévision consacrée aux biographies de femmes pionnières. Un épisode était consacré à l’écrivaine et militante féministe marocaine Fatima Mernissi, bien qu’elle soit décédée entre-temps. Je n’ai pas pu me procurer ses livres à l’époque et je ne me suis renseignée à leur sujet qu’un an plus tard, lorsque j’ai commencé à les rechercher et à les lire attentivement. Grâce à Mernissi, j’ai découvert mes droits en tant que femme, j’ai compris comment la pensée peut être une arme de défense et comment le savoir peut ouvrir des portes même dans les lieux les plus fermés.

« Devenir une femme politique (…) afin de pouvoir défendre les filles victimes de violences conjugales et de harcèlement sexuel dans ma communauté. »

Après cela, j’étais déterminée à apprendre et je refusais de rester confinée dans cette chambre pendant des années. Ma mère et mes sœurs m’ont soutenue jusqu’à mon inscription à l’université à distance, non pas comme un lieu de liberté totale, mais comme une solution me permettant d’étudier sans quitter la maison pendant de longues heures. J’allais passer mes examens puis je retournais dans ma chambre. J’ai intégré le département de sciences politiques, et j’avais de grands espoirs et de grandes ambitions : devenir femme politique, ou du moins avoir un rôle décisionnel, afin de pouvoir défendre les filles victimes de violences conjugales et de harcèlement sexuel dans ma communauté. C’était un premier pas, modeste mais crucial, sur un long chemin.

En 2021, j’ai eu l’opportunité de passer à la télévision. Oser me mettre en avant n’a pas été facile ; c’était un véritable risque. J’étais encore confinée dans ma chambre, vivant dans un état d’enfermement mental et physique, lorsque ma sœur m’a aidée à m’échapper, en passant d’une maison à l’autre, jusqu’à ce que je puisse être interviewée dans une émission Skype dédiée aux jeunes talents. Là, on m’a présentée comme écrivaine et journaliste, et j’ai parlé de mon travail journalistique et d’écriture, comme si je respirais librement pour la première fois.

Un mariage comme échappatoire

Mais cette voix ne resta pas impunie. Le lendemain, alors que je dormais, mon frère entra après avoir regardé l’interview télévisée et me battit sauvagement dans mon lit. Il me donna des coups de pied à la tête et me frappa si fort que je ressentis un violent choc, comme si le sol se dérobait sous mes pieds. C’était le prix à payer pour apparaître comme une femme à la télévision, dans un monde qui considère la présence publique d’une femme comme une transgression méritant d’être punie.

Après une longue période de tragédie et d’isolement, j’ai épousé un homme d’une autre ville ; ce mariage était une échappatoire.

« Mon époux a abusé de moi à plusieurs reprises, et j’évitais de le confronter par peur de ses menaces répétées. »

Oui, mon mariage était une échappatoire aux souffrances et aux tourments que j’endurais, une chance de trouver la liberté qui me permettrait de poursuivre mes études et de vivre ma vie sans contraintes. Des promesses de soutien de mon mari et mon désir manifeste de quitter la Libye pour l’Europe m’ont encouragée à résister.

Mais la réalité était tout autre : mon époux a abusé de moi à plusieurs reprises, et j’évitais de le confronter par peur de ses menaces répétées de révéler à mes parents et à mes frères et sœurs mon intention de divorcer. Je me sentais impuissante et terrifiée en permanence. Je souffrais énormément de crises de panique et d’une peur intense, d’autant plus que c’était à moi de fournir l’argent, de m’occuper des formalités de visa et de préparer tout le voyage.

L’arrivée en Belgique

Malgré toutes les difficultés, et après six mois de dur labeur et d’efforts, mon mari et moi-même avons finalement réussi à quitter la Libye, en traversant trois pays différents, jusqu’à atteindre la Belgique, où j’ai ressenti pour la première fois que je me rapprochais de la liberté que je recherchais, avec l’opportunité de reconstruire ma vie et de réaliser mes ambitions personnelles.

« Un début concret pour reprendre ma vie en main. »

Aujourd’hui, je suis étudiante en droit dans une université belge et je dois faire face aux défis des études et aux dépenses qui en découlent. Un choix difficile s’offre à moi : soit poursuivre mes études et assumer tous les frais moi-même, soit abandonner et demander une aide financière. Malgré la difficulté de cette décision, j’ai le sentiment que c’est le premier choix qui s’offre à moi et que c’est un début concret pour reprendre ma vie en main.