Mémoires de la guerre en Syrie (5) : le voyage de la douleur et de l’exil

Quand la parole devient une dague empoisonnée, quand la lumière est traquée comme un ennemi impardonnable, c’est là seulement que naissent les histoires de la souffrance, et que les lignes se tracent avec des larmes qui n’osent pas sécher.
Depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, le journalisme n’a pas été un métier, mais une aventure périlleuse menée par une âme qui refuse de se rendre. Selon les rapports de « Reporters sans frontières », plus de 700 journalistes syriens ont été tués jusqu’à la chute du régime d’Assad, tandis que beaucoup d’autres ont disparu dans l’obscurité des prisons ou sont devenus des chiffres anonymes dans les cachots du régime et de l’opposition armée. Ces chiffres ne sont que les restes d’histoires dont les mots ont saigné avant d’être achevées.
Quand l’asile devient une prison
Mohamed Al-Mudhahi, ce journaliste qui a brandi sa plume comme une flamme dans l’obscurité la plus épaisse, était l’un de ceux qui ont été poursuivis par les griffes de la mort. Après avoir publié des rapports audacieux révélant les exactions du régime, il n’avait d’autre choix que de fuir vers la Turquie, croyant que la sécurité y était encore possible.
« Un endroit où je pouvais dire la vérité sans que cela me conduise à la mort. »
Mais la Turquie n’était qu’une cage plus vaste où les tragédies s’amoncelaient sous le voile de l’asile. Depuis 2019, l’hostilité envers les Syriens n’a fait qu’augmenter. La scène publique était devenue un théâtre de racisme croissant, d’agressions verbales et physiques, et d’oppression politique et médiatique qui les a rendus étrangers même dans les lieux où ils cherchaient refuge. Selon les rapports d’Amnesty International, plus de 60% des réfugiés syriens en Turquie ont été exposés à diverses formes de discrimination et de violence.
« Je ne cherchais pas une vie facile, » dit Mohamed, « mais un endroit où je pouvais dire la vérité sans que cela me conduise à la mort. »
Le chemin des morts et des vivants
Dans un moment de désespoir, Al-Mudhahi décida de se jeter dans les bras de l’inconnu. Il traversa la frontière grecque avec des douleurs qui brûlaient son corps et des blessures glacées par le froid. Chaque jour était une épreuve pour la survie, passant des semaines à dormir sur les trottoirs, respirant la poussière et se nourrissant d’un rêve déchiré.
« La forêt ressemblait à une autre cellule. »
Il tenta à plusieurs reprises de traverser les Balkans, mais il fut arrêté deux fois en Macédoine et dix-sept fois en Croatie. Le voyage ressemblait à une poursuite éternelle, où il passa douze jours égaré dans les forêts denses de Croatie, son seul réconfort étant le murmure du vent et l’appel de la mort. « La forêt ressemblait à une autre cellule, » se souvient Mohamed, « mais cette fois-ci, ouverte à toutes les possibilités de la mort. »
Le coma qui a redonné vie
Sous une nuit alourdie par la solitude, au cœur d’une forêt croate désolée, les ombres dansaient comme des fantômes errants, et le silence enveloppait l’endroit comme une mer de terreur glacée. Marchant d’un pas chancelant entre les troncs d’arbres enchevêtrés, il fut attaqué par un essaim de guêpes, comme des malédictions sauvages déchaînées des entrailles de l’obscurité. Les piqûres s’abattaient comme des coups brûlants, dévorant son corps sans pitié, jusqu’à ce que sa respiration devienne un souffle faible accompagné de gémissements douloureux.
Les minutes s’écoulaient avant que les piqûres ne lui arrachent lentement sa conscience, l’entraînant dans un coma noir comme si les portes de la mort s’ouvraient lentement. Là, où il n’y avait d’autre son que l’écho des souvenirs, son âme se débattait dans des mondes de tourments.
Il se vit enchaîné dans les cachots de la prison de Khatib à Damas, où la douleur envahissait chaque nerf de son corps, où le silence devenait une épée qui s’enfonçait dans sa poitrine à chaque seconde qui passait. Il vit les visages des martyrs tombés sur les chemins de la vérité, ceux que la mort avait arrachés avant qu’ils ne puissent prononcer leur dernier mot. Il se vit courir dans les ruelles de sa ville, respirant son parfum mêlé à la poudre et aux larmes, avant que son image ne s’efface comme un filet de fumée se dissipant dans un air étouffant.
« Je cherchais une liberté qui ne serait pas étranglée chaque fois que je dis la vérité. »
Puis, une voix faible résonna au plus profond de lui, plus proche d’un murmure que d’une parole. La voix de ses enfants, l’appelant de loin, comme un phare au milieu d’une mer en furie. Cet appel était comme un battement de vie qui s’insinuait dans son âme tourmentée, éveillant en lui une ultime lueur d’espoir.
Lentement, il reprit conscience, comme quelqu’un qui revient d’un long voyage dans le néant. Avec difficulté, il tendit sa main tremblante vers son téléphone, et appela la police croate qui le sauva et le conduisit à l’hôpital.
Ces instants n’étaient pas simplement un répit face à la mort, mais une renaissance pour un homme qui comprit que chaque pas qu’il ferait serait un nouveau défi, et que la vie qui lui avait été rendue n’était rien d’autre qu’une chance de continuer à se battre pour la vérité.
La traversée de l’impossible
Malgré la dureté du voyage, Mohamed Al-Mudhahi n’abandonna pas son rêve. Après d’innombrables tentatives qui durèrent plus de sept mois, il parvint enfin à atteindre l’Europe. Cette arrivée n’était cependant que le début d’une autre bataille : prouver son existence au milieu de sociétés qui ne voient dans les réfugiés que des chiffres sans visage.
« Je ne cherchais pas l’or ou la richesse, » dit Mohamed avec des yeux remplis de détermination, « je cherchais une dignité digne de mon âme épuisée, et une liberté qui ne serait pas étranglée chaque fois que je dis la vérité. »
La parole qui ne meurt jamais
L’histoire de Mohamed Al-Mudhahi n’est pas simplement une fuite de la mort, mais un témoignage d’une volonté qui défie la mort au nom de la vérité.
Selon les rapports du Comité international pour la protection des journalistes, plus de 100 journalistes syriens sont toujours victimes de disparition forcée, tandis que plus de 800 journalistes ont quitté leur pays depuis le début de la guerre.
Malgré tous les obstacles, la vérité, même tentée d’être enterrée, continuera toujours à chercher la lumière.