—  Censuré  —

Splann! contre la « fabrique du silence » en Bretagne

- 18 février 2026
Les récentes manifestations d’agriculteurs à Bruxelles ont mis en lumière les profondes tensions qui entourent la politique agricole au sein de l’Union européenne. © Lailuma Sadid.

Procès-bâillons, sabotages, pressions politiques et stratégies d’intimidation: en Bretagne, enquêter sur l’agroalimentaire n’est pas sans risques. Kristen Falc’hon, journaliste au sein du média indépendant Splann!, raconte les obstacles rencontrés, les menaces subies, mais aussi la force du collectif et le soutien des lecteurs.

Kristen Falc’hon est une journaliste d’investigation française basée en Bretagne. Elle travaille pour Splann! («clair» en breton), un média indépendant spécialisé dans les enquêtes sur les enjeux agricoles, agroalimentaires, environnementaux et politiques à l’échelle régionale et européenne.

À travers son travail, elle met en lumière les mécanismes d’influence, les pressions économiques et les atteintes à la liberté de la presse liées notamment au secteur agroalimentaire.

Les récentes manifestations d’agriculteurs à Bruxelles ont mis en lumière les profondes tensions qui entourent la politique agricole au sein de l’Union européenne. Des agriculteurs venus de toute l’Europe se sont mobilisés pour exprimer leur frustration face à la hausse des coûts de production, aux réglementations environnementales, aux pressions du marché et à ce qu’ils perçoivent comme une concurrence déloyale.

Entre tensions et liberté

Si ces protestations ont parfois perturbé la ville, elles reflètent aussi un débat plus large sur l’avenir de l’agriculture européenne : comment concilier les objectifs de durabilité avec la survie économique des exploitations, la sécurité alimentaire avec des revenus équitables, et la transition environnementale avec la justice sociale pour les communautés rurales.

Ces mobilisations ont ainsi suscité des discussions essentielles entre décideurs politiques, citoyens et agriculteurs sur la nécessité de politiques agricoles plus inclusives, réalistes et solidaires, capables de garantir à la fois la viabilité des exploitations et la résilience des systèmes alimentaires européens.

Dans ce contexte de tensions croissantes autour des politiques agricoles européennes, la question de la liberté de la presse et des pressions exercées sur les journalistes enquêtant sur ces sujets devient plus que jamais essentielle.

« J’ai été confrontée à différentes formes de censure et de pression. »

Les journalistes indépendants qui travaillent spécifiquement sur l’investigation rencontrent-ils plus de difficultés que les autres médias ? 

« Oui, les journalistes indépendants spécialisés dans l’investigation rencontrent des difficultés particulières, souvent structurelles. Personnellement, j’ai été confrontée à différentes formes de censure et de pression dans l’exercice de mon métier. »

Pourquoi certaines régions ou certaines institutions semblent-elles refuser des enquêtes journalistiques ?

« Je travaille en Bretagne, mes sujets couvrent principalement les questions agricoles et agroalimentaires, au sein du média d’investigation indépendant Splann!, qui a une portée régionale mais également européenne. Notre positionnement indépendant nous permet une grande liberté éditoriale, mais nous expose également à des pressions importantes.

« La procédure judiciaire devient alors un outil d’intimidation et d’investigation inversée. »

Nous avons documenté et rendus publics des situations très concrètes, notamment des procès-bâillons. Des industriels ont porté plainte pour diffamation à la suite de nos enquêtes, puis ont retiré leur plainte la veille de l’audience. Ce que nous avons compris, c’est que l’objectif n’était pas nécessairement d’aller au procès ni d’obtenir une condamnation, mais plutôt d’identifier les sources internes qui avaient permis la publication de ces enquêtes. La procédure judiciaire devient alors un outil d’intimidation et d’investigation inversée.

Un cas emblématique concerne un industriel nommé Jean Chéritel et ma collègue Inès Léraud. Cette affaire a été largement documentée dans la presse nationale. Plusieurs articles ont retracé en détail la stratégie judiciaire employée, mettant en lumière les mécanismes de pression utilisés contre les journalistes d’investigation. »

Avez-vous bénéficié d’un soutien du public ou d’autres journalistes face à ces pressions ?

« Oui, clairement, et ce soutien a été déterminant. Au départ, nous avons monté un collectif de soutien pour Inès, afin de rendre visible la difficulté d’enquêter sur l’agroalimentaire en Bretagne. Cette région est marquée par un secteur agroalimentaire extrêmement puissant, qui occupe une place centrale dans l’économie, mais aussi dans la vie politique et médiatique locale.

Nous avons reçu un fort soutien du public ainsi que de nombreux journalistes. Ce moment a été fondateur. Nous avons compris qu’il existait un véritable espace pour créer notre propre média, un média capable de travailler avec une réelle indépendance éditoriale, sans dépendance à la publicité ou à des financements privés.

« Notre modèle, reposant uniquement sur les dons des lecteurs, nous permet de garantir une indépendance réelle et sans compromis. »

Splann! est né il y a cinq ans précisément de ce constat : il est difficile d’enquêter librement sur l’agroalimentaire en Bretagne dans le cadre des médias traditionnels. Même si nous ne travaillons pas exclusivement sur ces questions, elles restent centrales dans notre ligne éditoriale.

L’agroalimentaire finance largement la presse quotidienne régionale à travers la publicité, l’organisation d’événements communs, fêtes, festivals et divers partenariats locaux créant une proximité qui rend la critique structurelle du système particulièrement difficile dans les médias traditionnels, tandis que notre modèle, reposant uniquement sur les dons des lecteurs, nous permet de garantir une indépendance réelle et sans compromis. »

Certaines pressions ont-elles dépassé le cadre judiciaire ou symbolique ?

« Oui, malheureusement. Une de mes collègues, Morgane, a été victime d’un acte extrêmement grave: À deux reprises, les roues de sa voiture ont été volontairement déboulonnées devant son domicile, un acte de sabotage d’une gravité extrême. Morgane ne s’en est pas aperçue immédiatement et a roulé pendant un long moment avec ses enfants à l’arrière du véhicule, une situation qui aurait très clairement pu provoquer un accident et lui coûter la vie.

Il ne s’agit pas d’une menace verbale ou écrite, mais d’un sabotage concret qui constituait en soi une menace de mort. La plainte déposée a été classée sans suite, et malgré une demande de protection, aucune mesure n’a été accordée. Reporters sans frontières a toutefois été informé de l’affaire et est resté en contact avec elle à ce moment-là.

« Notre média est vraiment né de ce manque d’information dans la presse locale. »

Dans un autre registre, nous avons également observé, à travers nos enquêtes, une forte surreprésentation d’agriculteurs notamment d’éleveurs de porcs dans la vie politique locale. Beaucoup occupent des fonctions de maires, d’élus municipaux ou siègent dans des instances clés comme les commissions locales de l’eau ou d’autres organismes liés aux enjeux environnementaux. Cela peut influencer la manière dont certains sujets sont traités, approfondis ou au contraire minimisés. Notre média est vraiment né de ce manque d’information dans la presse locale. »

Existe-t-il aussi des pressions plus diffuses, moins visibles ?

« Oui, très régulièrement. Des agriculteurs nous transmettent des courriels envoyés par leurs coopératives, les mettant en garde, et leur indiquant explicitement de ne pas parler aux journalistes lorsqu’un sujet sensible est en cours d’enquête: « Des journalistes s’intéressent à ce sujet, ne leur parlez surtout pas ». Une stratégie que nous appelons la « fabrique du silence », par laquelle les lobbies agroalimentaires diffusent des messages dissuasifs pour décourager toute prise de parole, en présentant les journalistes comme militants, partisans ou dangereux afin d’isoler les sources et d’empêcher l’émergence d’informations critiques. L’objectif est d’isoler les enquêteurs et d’assécher leurs sources.

« Nous sommes convaincus que la visibilité protège. »

J’ai moi-même vécu ce type de pression lorsque je travaillais au Télégramme. Il existait clairement des sujets, ou des moments, où l’on me disait : « Ça, tu n’en parles pas. » Ce ne sont pas des interdictions formelles, mais des signaux implicites très clairs. C’est aussi en réaction à cette situation que nous avons décidé de créer Splann!. »

Comment réagissez-vous face à ces pressions ?

« Notre stratégie a toujours été la même : rendre les menaces visibles. Nous sommes convaincus que la visibilité protège.

Lorsque l’affaire des roues déboulonnées est devenue publique, des médias nationaux se sont déplacés en Bretagne. Des émissions jusque-là relativement confidentielles ont bénéficié d’un large écho. Cette exposition médiatique a eu un effet dissuasif très net.

Au-delà des cas les plus graves, nous documentons également les pressions plus diffuses. Le travail collectif est essentiel: il permet de ne pas rester isolé et de mutualiser les risques. »

Qui sont, selon vous, les premières victimes de ces pressions ?

« Très souvent, ce sont les lanceurs d’alerte, bien plus que les journalistes.

« Les lanceurs d’alerte vivent sur place (…) La pression sociale est permanente. »

Nous pouvons parfois garder une certaine distance géographique. Mais les lanceurs d’alerte vivent sur place. Ils croisent quotidiennement les personnes concernées à l’école, dans la rue, dans leur village. La pression sociale est permanente. »

Dans un pays qui se présente comme libre et démocratique, comment interprétez-vous ces pressions ? Que signifie pour vous la liberté de la presse aujourd’hui ?

« Je considère que la liberté de la presse est un véritable thermomètre de l’état de la démocratie.

Il est parfois étrange pour moi de parler de pressions en France, notamment face à des journalistes venant de pays comme l’Afghanistan, où exercer ce métier peut mettre la vie en danger de manière quotidienne (NDLR: l’autrice de cet article est d’origine afghane). Cela amène nécessairement à relativiser. On entend souvent dire que le milieu agroalimentaire est une « mafia ». Évidemment, on ne parle pas ici d’assassinats quotidiens ou de journalistes sous protection armée. Mais cela ne veut pas dire que les dérives ne sont pas graves.

« La démocratie n’est jamais acquise. »

Cependant, le fait que les atteintes soient plus diffuses ne signifie pas qu’elles soient insignifiantes. Au contraire, c’est précisément parce qu’elles sont progressives et moins visibles qu’il faut rester extrêmement vigilant.

La démocratie n’est jamais acquise. Même dans des pays démocratiques, certaines forces cherchent à restreindre la liberté de la presse. Chaque pression, même subtile, doit être documentée et rendue visible pour éviter des dérives plus graves. »

Recevez-vous un soutien international et travaillez-vous avec des journalistes d’autres pays ?

« Pour l’instant, nos liens internationaux restent limités, mais c’est un axe que nous souhaitons développer, et la réflexion est en cours.

Par exemple, la filière porcine en Bretagne dépend fortement du soja importé du Brésil, avec des conséquences environnementales importantes. J’ai pu échanger avec des scientifiques brésiliens travaillant sur ces sujets et confrontés eux aussi à des pressions.

Nous sommes conscients de notre relatif privilège, même lorsque nous abordons des sujets difficiles, et savons que de nombreux journalistes travaillent dans des conditions bien plus dangereuses, notamment à Gaza ou dans d’autres zones de conflit. »

Qu’est-ce qui vous donne envie de continuer malgré les menaces et les difficultés ?

« Il y a bien sûr des moments de découragement. Mais le travail collectif est une force immense. Il permet de se soutenir, de se relayer, de se mettre en retrait temporairement si nécessaire.

« La conviction que le journalisme est un contre-pouvoir reste essentielle. »

Le soutien des lecteurs est également fondamental. Lors de conférences, sur les réseaux sociaux ou dans la rue, des personnes viennent nous remercier et nous dire combien ce travail compte pour elles. Cela donne une énergie considérable pour continuer. Enfin, la conviction que le journalisme est un contre-pouvoir reste essentielle. »

Un dernier mot pour les jeunes journalistes qui débutent et peuvent être confrontés à des menaces ?

« Je pense que, très souvent, quand on reçoit des menaces, c’est que le sujet est juste. C’est qu’on a mis le doigt là où ça dérange.

Le journalisme n’est pas là pour arranger, mais pour déranger. C’est un contre-pouvoir. Donc, recevoir des pressions peut aussi être le signe qu’on est au bon endroit.

« La lumière protège. »

Bien sûr, il faut les prendre au sérieux, les mesurer et ne pas rester seul. Et face à cela, le collectif est l’une des meilleures protections.

Il y a toutefois eu un soutien médiatique important au moment de ces événements. Et notre stratégie a toujours été la même : à la moindre menace, il faut rendre les faits publics. La lumière protège. »