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À Kaboul, une librairie aux airs de résistance

- 27 mai 2026
À l’ouverture de la librairie Aksos, à Kaboul. ©Aksos Book Store.

L’ouverture de la librairie Aksos, à Kaboul, est un évènement dont la portée symbolique dépasse les livres. Parmi les nombreux visiteurs, la présence de femmes et de filles — à qui l’accès au savoir est toujours drastiquement limité — laisse entrevoir un souffle de contestation.

Cet article a été publié sur « Voix en exil » le 7 mai 2026.

À l’occasion de son douzième anniversaire, la maison d’édition Aksos Book Store a inauguré un nouveau point de vente à Kaboul. Vaste, moderne, organisée selon les standards internationaux, la librairie est une première dans un secteur littéraire marqué par la censure et la difficulté de diffusion des titres.

Cette ouverture est pour le moins politique. Car sur les photos et vidéos diffusées par Aksos sur les réseaux sociaux, ce qui détonne, ce sont les femmes. Nombreuses, jeunes pour la plupart, elles parcourent les allées, circulent dans les rayonnages bien achalandés du bâtiment à l’architecture soignée, feuillettent les ouvrages, achètent.

Photos officielles du lancement ©Aksos Book Store.

Leur présence dans une librairie n’est pas anodine dans un pays où les talibans ont interdit aux filles et aux femmes l’accès aux collèges, lycées et universités depuis leur retour au pouvoir en août 2021. Plusieurs responsables talibans ont, ces derniers mois, laissé entendre que certaines de ces restrictions pourraient être assouplies. Mais aucune mesure concrète n’est venue confirmer ces signaux, et la réalité de l’exclusion scolaire reste entière — d’autant que la ligne rigoriste du chef suprême Hibatullah Akhundzada s’oppose à toute forme d’assouplissement.

Dans ce contexte, le rôle de lieux comme la librairie Aksos dépasse leur fonction commerciale première : ils sont des espaces d’accès au savoir, des substituts imparfaits mais réels à une instruction désormais confisquée.

Lors de la cérémonie d’inauguration, les responsables d’Aksos ont tenu à souligner que leur nouvelle enseigne n’était pas simplement un commerce de livres mais un « pôle culturel » destiné à encourager la lecture et le développement intellectuel des jeunes générations. Des centaines de personnes — étudiants, écrivains, universitaires — auraient assisté à l’ouverture, selon les organisateurs.

« Des endroits comme celui-ci sont indispensables… C’est une forme d’espoir. »

Le fonds proposé couvre un large spectre : littérature, histoire, sciences sociales, politique, économie, religion. Les ouvrages sont présentés selon un classement thématique, dans un espace pensé pour faciliter la découverte, y compris pour les lecteurs peu familiers des librairies.

Parmi les titres en anglais qu’on aperçoit dans les rayonnages, l’idéologie dominante paraît être celle de la Silicon Valley: on y voit beaucoup d’ouvrages orientés ‘business’ et développement personnel, comme “Diary of a CEO” ou “Ego is the Enemy”, ainsi que des récits de géants de la tech comme “Zero to One” du fondateur de Palantir Peter Thiel, ou “Becoming Facebook”.

Néanmoins, plusieurs visiteurs ont salué une initiative sans précédent dans le secteur privé afghan. Beaucoup relevaient que, jusqu’alors, se procurer des livres relevait du parcours du combattant, les titres disponibles étant dispersés et difficiles à trouver.

“Des endroits comme celui-ci sont indispensables”, a déclaré l’un des participants dans une vidéo que la rédaction a pu consulter. “Ils donnent aux jeunes — aux filles surtout — une raison de continuer à apprendre, même quand l’école leur est refusée. C’est une forme d’espoir.”

Photos officielles du lancement ©Aksos Book Store.

Partout où les états mettent des barrières à l’éducation de la moitié de leur population, de telles initiatives ont une importance capitale. Les espaces culturels indépendants sont alors l’un des derniers foyers d’une vie intellectuelle que les restrictions officielles cherchent à contrôler.

Aksos a par ailleurs annoncé son intention d’essaimer : des structures similaires pourraient voir le jour dans d’autres villes afghanes, afin d’élargir l’accès aux livres au-delà de la capitale.

Noorwali Khpalwak est un journaliste et éditeur afghan avec plus de dix ans d’expérience. Anciennement délégué aux médias puis directeur de cabinet de la Commission Électorale Indépendante afghane, il supervise ensuite la stratégie média de l’Assemblée Nationale comme Directeur de l’Information.
En tant que journaliste, il produit et présente des programmes politiques pour Spogmai Radio et Kabul News TV, la première chaîne d’information en continu du pays. Il fuit l’Afghanistan en 2021, après la chute de la capitale, et arrive en France. Il y développe depuis son podcast, ‘Kabul Podcast’, pour continuer à offrir une information indépendante et un espace d’expression aux Afghans.