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Mes débuts scolaires en tant que Kurde en Turquie

- 26 août 2022

Le dernier vers de l’hymne national est le suivant : « Ne mutlu Türküm diyene ! », qui signifie « ceux qui affirment être turcs sont heureux ». Ces mots figurent en lettres capitales sur de nombreuses montagnes du nord du Kurdistan (Turquie). Cependant, les Kurdes ne sont pas dits turcs et les Turcs n’ont pas été heureux.

Je suis né en 1981 dans une famille nombreuse composée de deux mères, d’un père et de 17 frères et sœurs. Pour pouvoir survivre dans cet environnement hostile, les familles se devaient d’être nombreuses et solides.

À ma naissance, nous étions deux jumeaux. Tout comme moi, mon frère était un garçon. Selon les dires de ma mère, mon frère était plutôt costaud et paraissait en bonne santé. Moi, en revanche, j’avais l’air plutôt frêle et faible. Toutefois, mon frère est décédé peu après sa naissance alors que je suis toujours en vie. Je continue à vivre sans lui et sans avoir eu l’occasion de le connaître.

Mon lieu de naissance s’appelle Dargeçit en turc et Kerboran en kurde. Ce district est situé dans la province de Mardin dans la région de l’Anatolie du sud-est en Turquie. Il se trouve également à 120 km de la frontière irakienne et à environ 40 km de la frontière syrienne. Mon père était un chef tribal et un leader d’opinion important dans la région. Il a également été le premier maire de Dargeçit, devenu un district en 1986.

Mardin, ma ville d’origine, se trouve en Mésopotamie et abrite de nombreux peuples, notamment des Yézidis, des Shamsis, des Arméniens, des Assyriens, des Chaldéens, des Kurdes, des Arabes, des Turcs, des Juifs, des chrétiens et des musulmans. Si un jour vous visitez Mardin, vous découvrirez une communauté multiculturelle riche en histoire et vous aurez l’impression de vous balader dans un musée en plein air. Si vous voyagez un jour à Mardin, vous serez accueilli par une ville construite au pied du château où les maisons de pierres sont bâties sur la montagne. Si vous contemplez Mardin de nuit, la ville aura la forme d’un collier, raison pour laquelle elle est à la fois la perle de la Mésopotamie et une vieille ville qui regorge de légendes. Mardin est le pays de la légende « Shahmeran », la reine des serpents.

J’ai grandi auprès de ma famille. À l’âge de 5 ans et comme tous les enfants de l’époque, je suis allé avec Süleyman, mon frère aîné, acheter du matériel scolaire pour commencer mes études dans la seule école du district. J’étais très excité. Je n’oublierai jamais mon uniforme, composé d’une chemise noire avec un col blanc, ainsi que mon premier jour à l’école. Mes frères et sœurs aînés m’avaient appris qu’il ne fallait pas faire partie de ceux qui arrivaient tôt en classe le premier jour d’école !

J’ai frappé à la porte de la classe 1-C et un homme a ouvert immédiatement. Un homme aux cheveux bruns, qui avait une moustache et qui louchait légèrement, a prononcé des mots que je n’avais jamais entendus auparavant. Il parlait turc. J’étais enthousiaste, mais je me souviens avoir été en sueur.

La langue de mon enseignant ne ressemblait ni à ma langue maternelle ni celle que j’entendais à la télévision. À cette époque, nous étions les seuls du quartier à en posséder une. La plupart du temps, mon père et les hommes invités regardaient la télévision alors que moi je n’avais que peu l’occasion de le faire, car les invités étaient nombreux. Dès que nous le pouvions, mes sœurs aînées et moi regardions les dessins animés sur les chaînes syriennes et iraniennes tôt le matin. À cette période, une guerre très violente opposait l’État turc et les Kurdes. Par conséquent, les Kurdes ne laissaient pas leurs enfants regarder TRT, la principale chaîne d’État en Turquie, car cette dernière diffusait de la propagande de guerre.

En classe, j’ai voulu m’installer à un banc libre, mais le professeur m’a fait asseoir au fond de classe. Ce n’est que plus tard que j’ai compris la raison : j’étais très grand. Il avait inscrit au tableau un segment en turc et avait évalué qui savait lire. Les élèves incapables de lire ont été frappés une première fois avec un bâton fin. J’étais l’un d’eux et il m’a frappé. Alors que ma main me faisait encore mal, il a recommencé. Par la suite, il m’a demandé de lire à haute voix ce qu’il avait écrit au tableau en chantant. Même si j’aimais chanter, je ne pouvais pas répondre à ses attentes ce jour-là, car je ne savais pas lire. À nouveau, j’ai senti le coup de sa fine baguette sur ma main.

La cloche a sonné et nous sommes tous sortis. Dans la petite cour de l’école qui se trouvait à l’étage, deux enseignants ont mis en garde les enfants qui parlaient kurde et ont giflé certains d’entre eux en déclarant : « Personne ne parlera kurde, à partir de maintenant vous parlerez turc ! »

La cloche a sonné et nous sommes retournés en classe. Sans le comprendre complètement, j’ai à peu près saisi les propos du professeur qui affirmait la noblesse de la langue turque et l’importance d’être turc. Tout au long de mes études primaires, qui ont duré cinq ans, nous lisions, à chaque début de journée, la chanson de l’école, qui prônait la noblesse du sang turc et la valeur d’être turc.