Quand l’enfance s’arrête plus tôt : le quotidien de Nada, aînée de famille
Étudiante en première année de droit à l’Université libre de Bruxelles, Nada alterne entre cours, révisions et moments avec ses amis. À première vue, rien ne la distingue des autres étudiants de son âge. Pourtant, une fois rentrée chez elle, sa place change.
Quelques heures plus tôt, elle traversait encore le campus du Solbosch, sac sur l’épaule, direction la bibliothèque. Étudiante en première année de droit à l’Université libre de Bruxelles, Nada alterne entre cours, révisions et moments avec ses amis. À première vue, rien ne la distingue des autres étudiants de son âge. Pourtant, une fois rentrée chez elle, sa place change.
« Bienvenue chez moi. Après une petite journée à l’ULB, nous voilà enfin à la maison. Suivez moi. »
À peine franchi le seuil de la maison familiale, la jeune femme se dirige vers la cuisine. Elle se lave les mains, attrape une planche à découper puis lance : « On va faire à manger. Lavez-vous les mains avec du savon s’il vous plaît ! » Elle sourit avant de se tourner vers le plan de travail. « Au menu ce soir, du riz aux scampis. Simple et efficace. »
Pendant qu’elle coupe les oignons, je lui demande si quelqu’un va l’aider. « Comme tu peux le voir, il n’y a personne avec moi », répond-elle en riant. « Malheureusement, mes parents sont au travail. »

La scène semble banale. Pourtant, elle raconte déjà une partie de son quotidien. Chez elle, les samedis ont souvent la même couleur. Lorsque ses parents travaillent, c’est généralement elle qui prépare le repas, veille au bon déroulement de la soirée et garde un œil sur ses frères et sœurs.
« Ça fait longtemps que je ne me sens plus vraiment comme une enfant. »
À 18 ans, Nada est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants. Nassim, 16 ans, Amine, 14 ans et Besma, 10 ans, ont grandi avec une sœur qui occupe une place particulière dans l’équilibre familial. « Honnêtement, ça fait longtemps que je ne me sens plus vraiment comme une enfant », confie-t-elle. « Étant l’aînée, on m’a vite responsabilisée. En plus, je n’ai pas beaucoup d’écart avec mes frères et sœurs, donc je me suis toujours un peu occupée d’eux. J’ai vite perdu cette notion d’enfance. »
Chez Nada, les responsabilités ne sont pas arrivées d’un seul coup. Elles se sont installées progressivement, à travers les habitudes familiales. « Dire que je suis une deuxième maman serait exagéré parce que mes parents sont présents. Mais quand ma mère travaille ou doit s’absenter, elle me laisse facilement son rôle. Je sais m’occuper de la maison, de mes frères et sœurs. Je sais faire tourner les choses. »
Charlotte Forges, assistante sociale auprès de victimes d’accidents du travail, retrouve régulièrement cette dynamique dans les familles qu’elle accompagne.
Pour elle, cette situation est loin d’être exceptionnelle. « Dans certaines familles, l’aîné devient progressivement une personne ressource. Les responsabilités s’installent sans véritable discussion et finissent par paraître naturelles aux yeux de tout le monde. »
« Ce rôle est souvent assumé de manière très spontanée, sans que l’on mesure vraiment la charge qu’il représente », explique-t-elle. « L’aîné se retrouve dans une position intermédiaire entre les parents et les plus jeunes. »
Selon elle, certains jeunes développent rapidement des réflexes d’adultes : organisation du quotidien, soutien aux frères et sœurs ou prise en charge de certaines responsabilités domestiques.
Entre les cours et la maison, Nada jongle avec plusieurs responsabilités au quotidien. © A. A.
Une place difficile à définir
Devant la maison familiale, Nassim rentre d’une sortie avec ses amis. Son vélo à la main, il réfléchit lorsqu’on lui demande ce que cela fait d’avoir Nada comme grande sœur. « Franchement ? Un calvaire ! Mais on fait avec. » Nada lui donne immédiatement une tape sur l’épaule. Les deux éclatent de rire. Quelques instants plus tard, le même Nassim demande à sa sœur si elle a préparé à manger. Lorsqu’elle répond oui, son visage s’éclaire. Derrière les taquineries apparaît une réalité plus sérieuse. « Avec le ménage, la cuisine et les trucs comme ça, elle est quand même utile », finit-il par reconnaître. « On apprécie sa contribution dans les tâches de la maison. »
Pour Besma, la plus jeune de la famille, Nada occupe une place encore différente. « Quand j’ai des problèmes à l’école ou quand je me dispute avec mes copines, je vais la voir. Elle me donne des conseils pour être plus forte mentalement. » La fillette réfléchit lorsqu’on lui demande si elle considère davantage Nada comme une grande sœur ou comme une deuxième maman. « Ça dépend. Des fois, je la vois un peu comme une deuxième maman parce qu’elle fait à manger, elle range et elle s’occupe de nous quand mes parents ne sont pas là. Mais des fois je la vois juste comme ma grande sœur parce qu’elle parle avec ses copines au téléphone, elle reste dans sa chambre et elle se repose aussi. »
Cette hésitation résume peut-être mieux que n’importe quelle définition, la place qu’occupe Nada dans sa famille. Ni véritable parent. Ni tout à fait une sœur comme les autres.
« Les aînés ont souvent le mauvais rôle. »
Pour autant, cette position n’est pas toujours confortable. Au fil de la discussion, une frustration revient régulièrement dans ses paroles. « Les aînés ont souvent le mauvais rôle. » La phrase tombe sans hésitation.
« Quand mes parents me demandent de surveiller mes frères et sœurs ou de leur dire de faire quelque chose, je vais forcément prendre ce rôle au sérieux. Mais eux vont surtout me voir comme la grande sœur qui commande. » Elle raconte avoir vécu plusieurs situations où elle cherchait simplement à protéger les plus jeunes ou à faire respecter une règle familiale.
« Des fois, j’ai juste envie qu’on me laisse être la fille de mes parents et la sœur de mes frères et sœurs. »
Pourtant, ses intentions étaient parfois mal comprises. « Dans certaines disputes, j’ai vraiment eu l’impression qu’on oubliait que moi aussi j’étais leur sœur et pas une deuxième maman. » Sa voix reste posée mais laisse percevoir une certaine lassitude. « On attend de moi que je sois mature, que je comprenne tout le monde, que je fasse attention aux autres. Mais quand je réagis parce que quelque chose m’a énervée, on peut vite me reprocher d’être trop dure. »
Puis elle ajoute : « Des fois, j’ai juste envie qu’on me laisse être la fille de mes parents et la sœur de mes frères et sœurs, sans avoir toujours cette responsabilité sur les épaules. »
Pour Charlotte Forges, ce sentiment est fréquent chez les aînés. « Assumer des responsabilités d’adulte quand on est encore jeune peut être très lourd. Certains développent l’impression que, s’ils ne prennent pas les choses en main, personne ne le fera à leur place. »
Grandir avant les autres
Cette responsabilité précoce a aussi influencé la manière dont Nada a vécu son adolescence. « Quand tu es l’aînée, tes parents sont souvent plus prudents avec toi parce que c’est la première fois qu’ils vivent certaines situations. » Elle évoque les sorties, les horaires ou certaines libertés accordées aujourd’hui plus facilement à ses frères et sœurs. « J’ai beaucoup plus réfléchi à ce que je pouvais ou ne pouvais pas faire. »
« J’ai eu tendance à être beaucoup plus raisonnable et à penser aux conséquences alors que j’aurais peut-être parfois dû juste profiter. »
Elle marque une pause. « Il y a eu des moments où j’aurais aimé rester plus longtemps avec mes amis ou simplement profiter sans avoir cette pensée de devoir rentrer. » Lorsqu’elle observe ses frères et sœurs aujourd’hui, la comparaison lui traverse parfois l’esprit. « Je ne leur en veux pas du tout. Mais je me dis parfois que moi aussi j’aurais aimé avoir certaines libertés à leur âge. » Le constat est formulé sans amertume. « J’ai eu tendance à être beaucoup plus raisonnable et à penser aux conséquences alors que j’aurais peut-être parfois dû juste profiter. »
La pression discrète de montrer l’exemple
Cette place particulière dépasse le cadre familial. Elle influence aussi ses études.
Étudiante en droit, Nada apprécie sincèrement sa formation. Pourtant, lorsqu’elle évoque son parcours académique, une autre forme de responsabilité apparaît. « Quand tu es l’aînée, tu as l’impression que tu dois montrer l’exemple. Même si personne ne te dit directement que tu dois réussir, tu le ressens quand même. » Le droit correspond à ses aspirations personnelles. Mais aussi à une certaine idée de stabilité.
« J’ai parfois l’impression que je n’ai pas vraiment le droit à l’échec. »
« J’aime réellement ce domaine. Je ne l’ai pas choisi uniquement à cause de cette pression. » Puis elle poursuit : « Par contre, j’ai parfois l’impression que je n’ai pas vraiment le droit à l’échec. Comme si je devais réussir du premier coup pour montrer aux autres que c’est possible. »
Selon elle, ses frères et sœurs ne vivront probablement pas exactement la même expérience. « Ils auront déjà quelqu’un qui sera passé par là avant eux. »
Entre autonomie et besoin d’espace
Malgré les difficultés qu’elle évoque, Nada insiste également sur ce que cette place lui a apporté. « Je me serais mal vue ailleurs qu’à la place de l’aînée. » Elle parle d’abord de la confiance de ses parents. « Ils me laissent beaucoup plus de liberté que les petits. » Mais aussi de l’autonomie acquise au fil des années. « Je sais gérer un foyer. Si demain je devais vivre seule, ça ne me ferait pas peur. »
Cette autonomie nourrit d’ailleurs une autre aspiration. Celle de prendre un jour son indépendance. « Oui, j’ai déjà eu envie de vivre seule. Pas parce que je ne veux plus être avec ma famille. Mais parce que j’avais envie d’avoir mon propre espace et de ne plus avoir l’impression de devoir toujours penser à tout le monde avant moi. »
Aujourd’hui, elle voit toutefois ce projet autrement. « Partir ne veut pas dire s’éloigner. J’aime ma famille. J’ai simplement envie, à un moment, de construire ma propre vie. »
« Tu as le droit de faire des erreurs. Tu n’es pas obligé d’avoir toutes les réponses juste parce que tu es l’aîné. »
En fin d’entretien, je lui demande ce qu’elle aimerait dire aux autres aînés qui vivent une situation similaire. La réponse est immédiate. « Je leur dirais de ne pas avoir peur de penser à eux aussi. » Elle réfléchit quelques secondes. « Tu peux aimer tes frères et sœurs, vouloir les protéger et rendre tes parents fiers sans devoir toujours être la personne forte. Tu as le droit de faire des erreurs. Tu n’es pas obligé d’avoir toutes les réponses juste parce que tu es l’aîné. »
Dans la cuisine, le repas est enfin prêt. Les assiettes commencent à se remplir. À peine a-t-elle terminé qu’une voix l’appelle depuis une autre pièce de la maison. Nada lève les yeux, sourit et se dirige vers le salon.
Pendant quelques heures encore, avant de redevenir simplement une étudiante parmi tant d’autres, elle reprendra cette place qu’elle occupe depuis toujours : celle de l’aînée.
Note : cet article a été rédigé par une étudiante en BA1 Information et Communication de l’ULB, sous la coordination d’Alexandre Niyungeko.




