—  Récits  —

Trois mille kilomètres de deuil : ce que la guerre laisse aux vivants (3/4)

- 21 octobre 2026
Youssef raconte qu’il voit constamment ses enfants en rêve. Il finit par les retrouver. Il prend sa petite fille dans ses bras, embrasse ses mains froides, puis, soudain, son visage se transforme en ossements. Il se réveille alors en sursaut. © D.R.

À Gaza, la mort ne s’achève pas toujours avec la disparition des corps. Elle se prolonge dans l’attente, traverse les frontières et hante les nuits de ceux qui restent en vie. C’est une autre forme de dévastation, invisible, que les bilans de guerre ne comptent pas.

Trois mille kilomètres de deuil : avant que les morts aient un nom (2/4)

 

Pendant que Souheil fouillait les décombres à la recherche de sa mère, Youssef menait, et mène encore aujourd’hui, un combat d’une tout autre nature.

Il ne tenait pas une pelle. Il ne se trouvait pas au milieu des amas de béton. Et pourtant, il semblait prisonnier du même endroit. Car, au fond, le problème pour lui n’était pas seulement d’avoir perdu sa femme et ses enfants, mais de n’avoir jamais pu les rejoindre. Il n’a pas vu leurs corps. Il n’a pas participé à leur enterrement. Il ne s’est jamais recueilli devant leurs tombes.

Tout ce qui lui est parvenu, ce sont des appels interrompus, des vidéos et des images venues de sous les décombres. La tragédie que vit Youssef ne réside donc pas seulement dans la perte elle-même, mais dans l’absence de cette certitude qui permet à la perte de prendre sa forme définitive. Car le chagrin, aussi cruel soit-il, a généralement besoin d’un moment où l’esprit accepte enfin ce qui s’est passé. Ici, au contraire, la mort est restée suspendue entre les décombres et l’attente.

Le deuil suspendu : entre la perte et la certitude

C’est pourquoi Youssef ne vit pas un deuil au sens traditionnel du terme, mais quelque chose de plus complexe : un état dans lequel l’être humain demeure suspendu entre la perte et la recherche, entre la certitude et le déni, entre le désir de continuer à vivre et l’incapacité de quitter l’endroit où il a laissé ceux qu’il aime.

La psychologue Hajar Saadallah explique que l’impossibilité de voir le corps ou de participer aux funérailles peut rendre le processus de deuil plus difficile chez certaines personnes. Ces rituels ne relèvent pas uniquement de la dimension religieuse ou sociale, ils aident également à accepter la réalité de la perte et offrent un espace où la personne peut exprimer sa souffrance tout en recevant le soutien de son entourage.

Elle ajoute que le fait d’être privé de cette expérience peut entretenir pendant longtemps un sentiment d’incrédulité ou l’impression que l’adieu n’a jamais été achevé. Cette situation peut parfois conduire à ce que l’on appelle un deuil compliqué ou un deuil suspendu.

Elle se souvient de plusieurs personnes qu’elle a accompagnées et qui avaient le sentiment que leur vie était « complètement arrêtée », parce qu’elles ne savaient pas ce qui était arrivé aux membres de leur famille ni où ils se trouvaient. Elles étaient incapables de faire des projets ou d’avancer dans leur vie tant que le sort de leurs proches demeurait inconnu.

Parfois, poursuit-elle, cet immobilisme était lui-même vécu comme une forme de fidélité envers les disparus. Comme si continuer à vivre normalement avant de les retrouver ou de connaître leur destin revenait, d’une certaine manière, à trahir leur mémoire.

C’est peut-être pour cette raison que Youssef m’a semblé suspendu entre deux temps. Son corps est en Belgique, mais une partie de lui continue d’attendre là-bas, sous les décombres de la maison à Jabalia, où l’histoire n’est toujours pas terminée.

Quand l’esprit n’arrive plus à comprendre

Youssef n’a pas besoin d’un billet d’avion pour retourner à Gaza. Chaque nuit, son âme erre parmi les ruines de sa maison, à la recherche de sa femme et de ses enfants, dont les corps se trouvent encore sous des tonnes de béton et de fer.

Dans ses rêves, Youssef voit bien davantage que ce que nous montrent les chaînes d’information.

Après avoir repris notre entretien, il me raconte qu’il voit constamment ses enfants en rêve. Il finit par les retrouver. Il prend sa petite fille dans ses bras, embrasse ses mains froides, puis, soudain, son visage se transforme en ossements. Il se réveille alors en sursaut, comme un homme qui vient d’échapper à la noyade.

Il me raconte aussi comment, dans ses rêves, il rejoint son frère Souheil pour fouiller les décombres de fer et de béton afin d’atteindre le corps de leur mère, et comment il participe lui-même à la séparation de son corps en trois parties.

J’entendais les sanglots de Youssef à travers le téléphone. Quant aux silences, qui duraient parfois plusieurs longues minutes, ils me laissaient tout l’espace nécessaire pour imaginer la scène, comme si je me tenais moi-même au milieu des décombres, à ses côtés.

Les ruines de la maison de Youssef et d’une partie de son quartier. © Capture d’écran (D.R.)

Là, parmi les ruines de Jabalia, où Souheil fouille encore à la recherche de ses morts, et où Youssef retourne chaque nuit dans ses rêves, il m’a semblé que, pour aucun des deux, la guerre n’était vraiment terminée.

À propos de ces rêves où les morts reviennent sans cesse, la psychologue Hajar Saadallah explique que voir en rêve les proches disparus ou revenir continuellement vers eux dans la mémoire est une réaction fréquente après une perte ou un traumatisme majeur, en particulier lorsque la perte est soudaine ou violente. Ces rêves peuvent faire partie de la tentative du psychisme d’intégrer ce qui s’est passé tout en maintenant le lien affectif avec les personnes disparues.

Elle précise que l’important n’est pas tant l’existence de ces rêves que la manière dont la personne les vit. Elle se souvient notamment d’une personne qu’elle avait accompagnée et qui ne souhaitait pas que ces rêves cessent, parce qu’ils représentaient le dernier endroit où elle pouvait encore retrouver ceux qu’elle avait perdus. Alors que le réveil et le retour à la réalité étaient douloureux, les rêves lui offraient, pour un instant, le sentiment d’être de nouveau auprès d’eux.

Après ce témoignage, il m’a semblé que le véritable problème de Youssef n’était pas de retourner à Gaza chaque nuit, mais d’être contraint de la quitter chaque matin.

Vivre la guerre à distance

Depuis le 7 octobre 2023, plus de 74.000 Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza, selon les données du ministère de la Santé à Gaza, reprises par le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), au 7 octobre 2026.

Derrière ces chiffres se trouvent des milliers de familles dispersées à travers le monde, confrontées à une même réalité : vivre la guerre à distance.

L’histoire de Youssef en est une illustration, sans pour autant constituer un cas isolé. Afin de mieux comprendre l’impact de la guerre à Gaza sur les Palestiniens vivant en Belgique, nous avons diffusé un questionnaire en ligne.

Le silence ne s’est pas arrêté au témoignage de Youssef. Il s’est aussi invité dans notre questionnaire : seuls onze Palestiniens ont accepté d’y répondre. Un échantillon limité, qui ne permet pas de généraliser les résultats, mais offre néanmoins un aperçu des expériences individuelles de ces participants.

Tous les participants ont déclaré avoir été directement affectés psychologiquement par les événements en cours à Gaza et ont indiqué souffrir d’une forme de « deuil à distance ».

© Capture d’écran (D.R.)

Malgré cet impact manifeste, huit des onze personnes interrogées ont indiqué ne bénéficier d’aucun soutien psychologique ni d’aucune prise en charge spécialisée. Les principales raisons évoquées sont la méconnaissance des structures vers lesquelles se tourner pour obtenir de l’aide (quatre personnes), le coût des soins psychologiques (deux personnes), tandis que d’autres participants ont mentionné diverses raisons ou estimé ne pas avoir besoin d’un accompagnement psychologique.

Ces résultats rejoignent les constats de Médecins Sans Frontières. Eva Petraki-Tsagkanou, responsable des activités de santé mentale en Europe au sein de l’organisation, explique que les équipes de MSF en Belgique n’ont suivi, au cours de l’année 2025, que neuf patients palestiniens dans leurs programmes de soutien psychologique. Elle précise que les nombres les plus élevés sont généralement observés dans les pays de transit, comme la Grèce.

La psychiatre Zahra Hashemi indique également que, durant toutes ses années de pratique en Belgique, elle n’a suivi que trois patients palestiniens ayant eu besoin d’un accompagnement psychiatrique spécialisé.

Ces témoignages et ces données, bien que limités, soulèvent une question essentielle : dans quelle mesure les Palestiniens vivant en Belgique et affectés psychologiquement par la guerre à Gaza parviennent-ils à accéder à un accompagnement adapté ? Parmi les participants à notre questionnaire, plusieurs évoquent le manque d’information sur les services disponibles ou le coût des consultations. Les chiffres communiqués par MSF et la psychiatre Zahra Hashemi ne permettent pas de mesurer l’accès aux soins à l’échelle nationale, mais apportent un éclairage complémentaire sur cette réalité encore peu documentée.

Ces chiffres ne disent pourtant rien de ce qui se passe lorsque les consultations n’ont pas lieu, lorsque la souffrance reste enfermée dans les maisons et que les proches disparus continuent d’habiter les rêves de ceux qui leur ont survécu.