Trois mille kilomètres de deuil : la justice face à l’irréparable (4/4)
Lorsque la violence emporte des vies, elle laisse derrière elle des questions auxquelles le chagrin ne peut répondre. Qui en porte la responsabilité ? Et que signifie obtenir justice lorsque rien ne peut réparer ce qui a été perdu ? Pour les survivants, la reconnaissance des faits et des responsabilités peut alléger le poids du deuil. Mais entre le besoin de justice et la possibilité de l'obtenir s'étend un long chemin, des ruines de Gaza aux tribunaux de La Haye et de Bruxelles.
Trois mille kilomètres de deuil : ce que la guerre laisse aux vivants (3/4)
Les violences collectives ne provoquent pas seulement des souffrances physiques et psychologiques : elles portent également atteinte à la dignité, à la justice et à la valeur de la vie humaine. Une procédure judiciaire peut alors constituer une forme de réparation morale, en reconnaissant officiellement qu’une vie a été ôtée et qu’une valeur fondamentale a été violée. Cela peut expliquer le soulagement ressenti par certaines familles lorsqu’une procédure judiciaire aboutit, même si rien ne peut ramener leurs proches ni changer le passé.
C’est ce qu’explique la psychologue Hajar Saadallah, lorsqu’elle évoque l’importance de la reconnaissance judiciaire des crimes pour les familles qui ont perdu leurs proches.
Après plusieurs semaines d’entretiens, une question continuait de me poursuivre : quelqu’un pourra-t-il un jour être tenu responsable de ce qui est arrivé à la famille de Youssef ?
La justice entre La Haye et Bruxelles
J’ai porté cette question à l’avocat Alexis Deswaef, spécialiste du droit pénal international. Dans son bureau, la Palestine était déjà présente sur les murs avant même que la conversation ne commence : des dessins dénonçant le racisme, des photographies d’actions de solidarité avec la Palestine et un texte affiché en faveur de la défense des opprimés au nom du droit international et des droits humains.
Me Deswaef parlait avec sérieux, laissant peu de place aux formules de politesse. En anglais, il m’expliquait les différentes voies juridiques possibles. Mais à mesure qu’il abordait les compétences juridictionnelles, les immunités et le fonctionnement de la Cour pénale internationale, je mesurais la complexité du dossier. La tragédie née sous les décombres d’une maison à Jabalia nous conduisait vers l’un des domaines les plus complexes du droit international.
Faute de temps, Me Deswaef m’a finalement envoyé ses réponses sous forme d’enregistrements audio, retranscrits par une collègue journaliste. J’ai ensuite relu et traduit ces transcriptions à plusieurs reprises, pour mieux comprendre le chemin juridique qu’une affaire comme celle de Youssef pourrait emprunter.
Selon Me Deswaef, la Cour pénale internationale n’est pas appelée à se substituer aux juridictions nationales. Il revient d’abord aux États de poursuivre les responsables des crimes. La Cour n’intervient qu’à titre complémentaire, lorsque les juridictions nationales ne peuvent ou ne veulent véritablement exercer leur rôle.
Mais la compétence d’un tribunal ne garantit pas l’exécution de ses décisions. Entre les mandats d’arrêt et leur application se dressent parfois les immunités invoquées par des dirigeants politiques, qui, selon Me Deswaef, ne devraient pas priver les décisions de la Cour de leur portée.
Derrière ces obstacles juridiques demeurent les bombardements, les maisons détruites et les familles qui y ont trouvé la mort. Selon Me Deswaef, ces attaques soulèvent de graves questions au regard des règles du droit international humanitaire, notamment celles relatives à la distinction entre civils et combattants et au principe de proportionnalité.
Mais tandis que le droit cherche à établir les responsabilités, les survivants continuent de porter les conséquences de la violence.
La rencontre avec Vincent Lurquin
Pour comprendre les possibilités offertes par le droit belge, je me suis tourné vers l’avocat Vincent Lurquin. Il avait participé à des affaires devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda et connaissait les obstacles qui séparent les récits des survivants de leur reconnaissance par la justice.
Je me suis rendu à son cabinet, près de la station Louise, à Bruxelles, accompagné d’une amie journaliste maîtrisant l’arabe et le français. Je ne voulais pas risquer de perdre, dans une langue que je ne maîtrise pas parfaitement, une nuance susceptible de changer le sens d’une réponse.
Dans son vaste bureau, une grande fenêtre donnait sur des arbres dont les feuilles semblaient indifférentes aux histoires enfermées dans les dossiers posés sur le rebord. Je me suis demandé combien de vies pouvaient tenir dans ces chemises cartonnées, combien de noms avaient dû être prononcés avant de devenir ceux d’un dossier judiciaire.
Vincent Lurquin était assis derrière son bureau, le visage avenant, la barbe mal taillée et les cheveux blancs retombant avec lassitude de chaque côté de son visage. Pourtant, rien dans son sourire ne laissait deviner le poids des récits de victimes et de survivants auxquels il avait été confronté au cours de sa carrière.
Mais son alliance a attiré mon attention, elle enserrait si étroitement son doigt qu’on aurait dit qu’elle n’en avait pas été retirée depuis de longues années. Vincent portait toujours le symbole d’un lien tissé au fil du temps, tandis que Youssef, à qui la guerre avait arraché sa femme et ses enfants, ne pouvait plus retrouver son épouse qu’à travers des photographies, des souvenirs et des rêves qui, bien souvent, se transformaient en cauchemars.

Sur le bureau, ses grandes lunettes reposaient à côté de piles de dossiers. J’ai repensé à Souheil, à Jabalia, fouillant les décombres à la recherche des restes démembrés des membres de sa famille. J’ai imaginé leurs noms se frayant un chemin jusqu’à l’un de ces dossiers, ici, à Bruxelles, à des milliers de kilomètres de l’endroit où ils avaient été tués.
Sans préambule, je lui ai posé ma première question, directement : des personnes comme Youssef peuvent-elles espérer obtenir justice devant les juridictions belges ?
« La justice a besoin de redonner de la chair aux dossiers. »
Selon Me Lurquin, le droit belge permet toujours, en principe, de poursuivre les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité au titre de la compétence universelle. Pionnière en la matière, la Belgique a toutefois considérablement restreint la portée de sa législation après des procédures visant des personnalités internationales, dont Ariel Sharon et George Bush.
Il précise que la possibilité d’engager une telle procédure devant les juridictions belges dépend de conditions légales précises, notamment de l’existence d’un lien de rattachement avec la Belgique.
Me Lurquin souligne que la justice vise à établir des responsabilités individuelles, et non à juger un État ou un peuple entier. Ceux qui ont donné les ordres, les ont exécutés ou y ont participé peuvent être poursuivis, à condition que les preuves et la compétence juridictionnelle soient réunies.
Il rappelle également que les témoignages, photographies et vidéos ont une valeur non seulement humaine, mais aussi potentiellement judiciaire : ils pourraient un jour servir de preuves devant des juridictions nationales ou internationales.
Me Lurquin a conclu : « La justice a besoin de redonner de la chair aux dossiers. Autrement dit, les chiffres, les statistiques et les dossiers doivent retrouver leur point de départ : des êtres humains qui ont perdu leurs enfants, leurs mères et leurs familles, et d’autres êtres humains qui devront, un jour, répondre de cela. »
Ce qui n’est pas encore terminé
Il n’a pas été facile de garder le fil du temps en écrivant cette histoire. Entre les rencontres avec Youssef et les vidéos qu’il m’envoyait, les événements passaient sans cesse du passé au présent. Il était parfois difficile de situer les images et les enregistrements entre le moment où les faits s’étaient produits et celui où Youssef les racontait.
C’est peut-être pour cela que cette histoire n’a pas suivi une seule ligne chronologique. Cet entrelacement des souvenirs et des événements reflétait non seulement la difficulté de reconstituer les faits, mais peut-être aussi quelque chose du rapport de Youssef au temps.
Au milieu de cet entrelacement des temps, une seule chose revenait lors de nos rencontres, quel que soit le moment de l’histoire : le silence.
Au début, je pensais que ce silence venait de l’absence de mots. Plus tard, il m’a semblé que les mots avaient toujours été là, et que ce qui manquait, c’était une fin. Une fin qui permettrait à Souheil de quitter les décombres. Une fin qui permettrait à Youssef de quitter ce matin-là. Une fin qui permettrait aux morts de devenir enfin des morts.
Mais rien de tout cela ne s’est produit. C’est pourquoi, lorsque j’ai raccroché, je n’ai pas eu le sentiment que notre entretien était terminé. J’ai simplement eu le sentiment d’en être sorti.





