Trois mille kilomètres de deuil (1/5)
Dans les guerres, tous les survivants ne survivent pas de la même manière. Certains parviennent à mettre leur corps à l'abri, tandis qu'une partie d'eux-mêmes demeure ensevelie sous les ruines de leur maison. Loin de Gaza, des Palestiniens installés en Belgique vivent un deuil suspendu : une mort sans sépulture, un adieu sans corps, des souvenirs nourris de vidéos tremblantes et de quelques images arrachées aux décombres. Entre le silence de Youssef, à Mouscron, et le combat de son frère Souheil parmi les corps de leur famille à Jabalia, ce reportage explore une autre forme de survie : celle où la guerre ne se contente pas de tuer les victimes, mais retient les survivants prisonniers du lieu même où leurs proches ont disparu.
D’ordinaire, la distance entre deux villes se mesure par la durée du trajet ou le prix d’un billet. Mais lorsque j’ai quitté Bruxelles en voiture en direction de cette ville lointaine, je savais que je ne traversais pas seulement la géographie belge. J’essayais de franchir un mur de silence que Youssef avait érigé autour de lui depuis l’effondrement du quartier d’Al-Journ, à Jabalia, au nord de la bande de Gaza.
Cinq heures de silence… Deux heures de décombres
Je suis arrivé exactement à l’heure convenue. La ville était calme. D’un calme qui finit par provoquer l’inquiétude. Mon téléphone, seul lien entre Youssef et moi, s’était soudain transformé en un morceau de métal silencieux. Cinq heures d’attente sur le quai des possibles. Des appels répétés. Des messages WhatsApp figés sur deux coches grises, comme des cris perdus au fond d’un puits.
Je n’étais pas en colère contre Youssef. En tant que journaliste portant moi aussi, au fond de moi, des cicatrices venues de Syrie qui ressemblaient aux siennes, j’entendais, dans cette sonnerie qui restait sans réponse, l’écho de mes propres silences durant les périodes les plus sombres de ma dépression. Je savais que Youssef ne m’ignorait pas. Il se cachait. Le sommeil dont il me parlerait plus tard n’était pas un sommeil biologique. C’était une manière provisoire de se retirer du monde.
Lorsque sa voix est enfin arrivée, alors que je reprenais la route du retour, elle ne semblait pas venir de Belgique. Elle montait des décombres. D’une voix épuisée, il me dit simplement :
« Je dormais. »
À cet instant, je n’ai éprouvé aucun reproche. J’ai seulement eu envie de le prendre dans mes bras. Nous, les enfants des géographies meurtries, savons que le sommeil n’est pas toujours un repos. Il est parfois notre dernier refuge.
Le lendemain, pendant plus de deux heures, je n’ai pas eu le sentiment de mener un entretien journalistique. J’écoutais un homme qui essayait, peut-être pour la première fois, de remettre en mots la mort de sa famille. Il ne parlait pas de la mort comme d’un événement achevé, mais comme de quelque chose qui continuait à se produire. Comme si les bombardements avaient simplement quitté le ciel pour s’installer à l’intérieur de lui.
À cet instant, il m’a semblé que l’éthique journalistique ne consistait pas toujours à consigner les faits, mais parfois à consigner l’impuissance à dire toute la vérité.
Le matin du 22 décembre, avant la tragédie
Au centre d’accueil pour demandeurs d’asile (« le camp ») de la ville de Mouscron, vit Youssef Al-Majdalawi, 38 ans, dans une géographie hybride : son corps repose sur un lit en Belgique, tandis que son âme demeure suspendue sous les plafonds du quartier d’Al-Journ, à Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza. Youssef se trouvait en Turquie lorsque le ciel s’est abattu sur sa famille. Il n’a pas “survécu” à la catastrophe ; il l’a emportée avec lui dans les bagages de son exil.
Lorsque je lui ai demandé de revenir sur les événements du matin du 22 décembre 2023, il n’a commencé ni par le bombardement, ni par le nombre des victimes, ni même par les noms de ceux qu’il avait perdus. Il est d’abord revenu à la sonnerie du téléphone.
Ce matin-là, il dormait en Turquie. Youssef ne se souvient pas des détails du rêve. Mais il se souvient d’une seule sensation, restée gravée dans sa mémoire : l’impossibilité de se réveiller. Il raconte qu’il faisait un cauchemar qui ne l’avait plus visité depuis longtemps. Le téléphone sonnait avec insistance à l’intérieur du rêve, jusqu’à ce qu’il ne sache plus si cette sonnerie faisait partie du rêve ou si elle venait de la réalité. Il n’ouvrit pas les yeux immédiatement. La sonnerie continua à le poursuivre pendant quelques secondes avant qu’il ne découvre que le téléphone sonnait réellement.
Lorsqu’il répondit, il ne savait pas que sa vie allait se diviser, en quelques minutes, en deux temps : avant cet appel, et après.
À l’autre bout du fil, les mots arrivaient par fragments, désorientés, comme s’ils essayaient, eux aussi, de survivre à la catastrophe.
Bombardement… Israël… la maison… la famille.
À cet instant, la tragédie ne s’était pas encore révélée dans toute son ampleur. Il ne savait pas qui était encore vivant, qui était mort, ni même si la maison s’était entièrement effondrée. Il ne savait qu’une seule chose : son esprit avait précédé son corps jusqu’au quartier d’Al-Journ et continuait de planer au-dessus des ruines de la maison, à la recherche de la moindre possibilité de sauver ce qu’il restait encore de son monde.




