—  Récits  —

Trois mille kilomètres de deuil : avant que les morts aient un nom (2/5)

- 14 octobre 2026
Chaque fois que Youssef essayait d’imaginer sa mère, les visages de ses enfants surgissaient dans son esprit. © D.R.

Où commence la mort, et où finit-elle ? Les morts n’en connaissent peut-être que le seuil. Ce sont les vivants qui en parcourent les couloirs, qui en apprennent les silences, qui en purgent la peine. La mort ne serait alors pas le châtiment de ceux qu’elle prend, mais de ceux qu’elle laisse derrière elle.

Trois mille kilomètres de deuil (1/5)

 

Youssef raconte qu’au début il ne comprenait pas exactement ce qu’il s’était passé. La nouvelle n’était pas assez claire pour être crue, ni assez obscure pour être rejetée. Il demeurait suspendu dans cette zone grise entre la certitude et le déni, où l’esprit tente en vain de repousser la catastrophe de quelques minutes encore.

Quelques minutes de plus

Il resta assis pendant des heures, incapable de retenir une seule pensée. Chaque fois qu’il essayait d’imaginer sa mère, les visages de ses enfants surgissaient dans son esprit. Et lorsqu’il revenait vers eux, il se demandait si sa femme était encore vivante sous les décombres.

Youssef se tait pendant de longues secondes. À l’autre bout du téléphone, j’entends sa respiration s’alourdir. On dirait qu’il essaie de rassembler ce qu’il reste de ce matin-là avant d’y retourner une nouvelle fois. Il reprend son récit, la voix nouée. Il attendait. Il attendait une nouvelle. Il attendait un nom. Il attendait un miracle. Puis le téléphone sonna de nouveau. C’était Souheil, son frère aîné.

Youssef raconte que Souheil commença à lui dire tout ce qu’il savait. Il n’existait encore aucune liste officielle des victimes. Aucun corps n’avait été sorti des décombres. Il n’y avait que des estimations provisoires et des noms, des noms de personnes que la famille pensait encore présentes dans l’immeuble au moment du bombardement.

L’immeuble, composé de cinq étages et de dix appartements, abritait plusieurs membres de la famille Al-Majdalawi, la famille de son épouse qui s’y était réfugiée après le bombardement de leur maison, ainsi que d’autres familles du quartier. Au rez-de-chaussée se trouvaient son épouse et leurs trois enfants : Yazan (10 ans), Mais (7 ans) et Amira (4 ans et demi). Sa mère, âgée de 62 ans, s’y trouvait également.

« Mes trois enfants… Ma mère… ma femme… »

Soudain, la voix de Youssef s’interrompt. Quelques instants de silence absolu, interrompus seulement par des soupirs étouffés. Puis un long souffle, comme s’il essayait de reprendre le contrôle de lui-même. D’une voix basse et enrouée, il poursuit :

« Mes trois enfants… »

Puis il se tait de nouveau.

« Ma mère… ma femme… »

Le silence revient.

Je n’entends plus que des respirations irrégulières et un long soupir qui ressemble à une tentative désespérée de tenir encore debout.

Quelques secondes passent. Elles me paraissent bien plus longues que les aiguilles de l’horloge suspendue devant moi.

Finalement, je lui propose de nous arrêter un instant. Il ne s’y oppose pas. Aux deux extrémités de la ligne, les mots semblent avoir épuisé tout ce qu’ils étaient encore capables de porter.

À ce moment-là, Youssef ne connaissait pas encore le nombre définitif des victimes. Il ne savait pas qui avait été sorti des décombres, ni qui s’y trouvait encore. Mais il comprenait déjà une chose : le monde qu’il avait connu jusque-là s’effondrait, nom après nom.

Pendant toute cette partie de l’entretien, les larmes montent dans sa voix avant de se retirer, comme s’il essayait de maintenir quelque chose sous contrôle. Il ne pleure pas comme on pleure habituellement dans les scènes de deuil. C’est une lutte continue entre les mots et les larmes, chaque fois que l’un essaye de sortir, l’autre le repousse vers l’intérieur.

Dormir à côté des morts 

Environ deux minutes plus tard, des messages WhatsApp commencent à m’arriver. Aucun mot. Aucun commentaire. Seulement des liens vers des vidéos. Comme si les mots que Youssef n’avait pas réussi à prononcer au téléphone avaient trouvé un autre chemin pour sortir.

J’appuie sur le premier lien. Une fenêtre s’ouvre soudain sur Jabalia.

À l’écran apparait un homme maigre, à la longue barbe négligée, les vêtements couverts de poussière. C’est Souheil, le frère aîné de Youssef. Il se tient debout au milieu de blocs de béton brisés et de barres de fer tordues, parlant directement à la caméra.

À un moment, il soulève ce qu’il reste du crâne d’un enfant. Il regarde l’objectif de la même manière qu’une personne montrerait une photographie de famille, puis dit :

« C’est le crâne de mon neveu. »

Quelques secondes plus tard, il se penche vers les décombres et en sort ce qu’il reste de la moitié d’un corps en décomposition. Il relève légèrement la manche d’une chemise déchirée, puis montre un os de l’avant-bras qui dépasse d’un tissu usé.

Il dit calmement :

« Je l’ai reconnu à ses vêtements. »

Je suis resté longtemps sur cette phrase. Dans les guerres ordinaires, les gens ont besoin d’un visage ou d’un test ADN pour reconnaître leurs morts. À Jabalia, les vêtements suffisaient.

Dans un autre reportage diffusé par Al Arabiya, on voit Souheil dormir près des décombres, sous un escalier de béton brisé qui avait, d’une manière ou d’une autre, échappé à l’effondrement complet. Non pas parce qu’il n’avait nulle part où aller, mais parce qu’il ne voulait « pas s’éloigner des corps qui se trouvent encore sous les ruines », dit-il.

Là, entre l’odeur de la poussière, de la mort et de l’humidité, il passe ses nuits à attendre l’arrivée d’engins qui ne viendront peut-être jamais, ou un petit miracle qui permettrait de sortir ceux qui restent.

« Après six mois d’attente et de travail acharné, j’ai enfin réussi à atteindre le corps de ma mère. »

Après le bombardement, les forces israéliennes ont fermé les accès au quartier et détruit les routes qui y conduisaient, rendant presque impossible l’entrée des engins lourds et des équipes de secours, selon des reportages et des témoignages recueillis sur place.

Souheil raconte :

« Après six mois d’attente et de travail acharné, j’ai enfin réussi à atteindre le corps de ma mère. »

Parmi les vidéos que Youssef m’a envoyées après notre entretien figurait un enregistrement de sa mère, réalisé quelques mois avant le massacre. Elle y évoquait un épisode de sa jeunesse. Elle racontait comment des soldats israéliens avaient fait irruption dans son école et l’avaient arrêtée en pleine classe alors qu’elle n’avait que seize ans, après avoir lancé une pierre contre l’un d’eux. Elle expliquait qu’une lourde peine avait d’abord été prononcée contre elle avant d’être réduite en raison de son jeune âge. Elle expliquait avoir finalement passé sept mois en prison avant de retourner à Jabalia.

Une froideur presque inhumaine

Des décennies après sa sortie de prison, sous le poids des décombres, en l’absence d’engins lourds et tandis que son corps se décomposait dans les espaces étroits laissés par l’effondrement, son fils Souheil s’est retrouvé contraint de démembrer ce qu’il restait de son corps afin de pouvoir le sortir et lui offrir une sépulture.

Souheil raconte cela avec une froideur presque inhumaine. La phrase dans laquelle il décrit le démembrement du corps de sa mère ne diffère presque pas de celle où il parle de l’attente d’une excavatrice ou d’un camion-citerne.

© D.R.